«Pierre-Gilles de Gennes était marié à la recherche»

Propos recueillis par Mohamed Najmi

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Jacques Fridel, 86 ans, professeur de physique à la retraite, a travaillé pendant dix ans avec le Prix Nobel Pierre-Gilles de Gennes, à la faculté d’Orsay. Il revient sur la carrière du physicien français, décédé vendredi à l'âge de 74 ans.

Comment s'est déroulée votre première rencontre avec le Prix Nobel de physique?
A la fin des années 50, il est venu faire sa thèse dans un laboratoire du commissariat à l'énergie atomique (CEA), à Saclay, où j’étais aussi. Ses travaux portaient sur le comportement de flux de neutrons bombardant des métaux ferromagnétiques comme le nickel. Il s'agissait d'étudier le désordre des neutrons après le choc. Ça ne le passionnait pas mais bon il était très imaginatif, très vif, et toujours à proposer des idées simples.

Est-ce que vous vous êtes dit «là, je tiens un génie» ?
Non, mais il avait toujours des idées. On s'est entendu dès le début et je l'ai fait venir dans un laboratoire de physique à la faculté d'Orsay. C'était la première structure de ce type dans une université en France. On a travaillé pendant 10 ans.

On dit de lui qu'il est un scientifique atypique ?
Il était atypique par son parcours. Avant d'arriver à la recherche, il a fait l'école normale supérieure avec trois spécialités : physique, chimie et biologie. Ce qui faisait de lieu un chercheur assez original.

Pourquoi la biologie ?
Pierre-Gilles de Gennes a toujours insisté sur l'application des recherches et il a tout fait pour lier physique et biologie. C'était un touche-à-tout. Le cerveau par exemple a suscité sa curiosité.

Comment vous définissez la méthode Pierre-Gilles de Gennes ?
Il partait de modèles simples pour arriver progressivement aux constructions les plus complexes.

Comment a-t-il marqué la science française?
Il s'est battu pour créer des passerelles entre la science et l'industrie. Quand il a pris la direction de l'Ecole de physique et de chimie de Paris, il s'est attaché à démarcher les industriels pour les impliquer dans les laboratoires. Pour financer la création d'une section biologie au sein de son école, il a utilisé son charisme et son Prix Nobel pour convaincre Jacques Chirac, maire de Paris à l'époque.

Quand est-ce que vous l'avez vu pour la dernière fois ?
Je l'ai revu deux fois depuis Noël. Et pour combattre la maladie, il réfléchissait encore sur des petits travaux de recherches à l'Institut Curie. C'était sa façon de vivre la maladie. Ce décès n'est pas une surprise même si je suis très triste. Je savais qu'il souffrait énormément.