Acheter le nom d’un cratère de Mars, mais pour quoi faire?

ASTRONOMIE Une société américaine propose aux particuliers d’acheter le droit de nommer les cratères de la planète Mars…

Romain Scotto

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Illustration d'un cratère de la planète Mars.
Illustration d'un cratère de la planète Mars. — N.A.S.A./SIPA

«Houston, on va amorcer la descente vers le cratère de Jacqueline Michu. A moins qu’une pluie de météorites nous oriente vers celui de Justin Bieber.» Dans le monde imaginé par la société Uwingu, voilà comment pourrait être cartographiée la planète Mars, où sont répertoriés des milliers de cratères, sans nom pour le moment. Pour quelques dollars, (de 5 à 5.000 quand même), chacun peut désormais acheter le droit de nommer les cratères en question. Le prix variant en fonction de leur taille. Seule petite contrainte, il faut fournir une justification du nom donné sans que celui-ci soit offensant.

Sur une carte interactive, on trouve déjà quelques cavités rebaptisées: Flammarion, Baldet, Hargraves, Toro, Peridier, Lybia Montes, Gabriele Czech, etc. Selon la société américaine, le but de l’opération est officiellement de «récupérer des fonds pour la recherche et l’éducation dans le domaine de l’astronomie». Dix millions de dollars pourraient être levés, ce qui hérisse la communauté scientifique dans la mesure où des circuits de financements (sponsoring, donations, participations) existent déjà.

«Cela démontre juste l’incroyable vanité du monde»

L’IAU, le seul organisme habilité à nommer les corps célestes, a donc exprimé son opposition à ce projet de marchandisation de l’espace, comme elle l’avait déjà fait lors du lancement de Mars-One ou d’une vente de morceaux de lune. «Ce genre de chose n’est pas éthique. C’est malsain, juge Mustapha Meftah, astrophysicien au laboratoire Atmosphères. Ceux qui font de la science essaient de faire avancer l’humanité. Quand on nomme un astre, on met en avant le travail des gens qui ont apporté quelque chose.» Pas forcément celui des plus fortunés.

Pour François Boucher, astrophysicien à l’origine de la cartographie la plus précise du fond du ciel (projet Planck), cette initiative «démontre juste l’incroyable vanité du monde et la nécessité de dire: «Ça, c’est à moi». S’acheter un nom sur une base de données, c’est vain et ridicule.» Le responsable de l’institut d’astrophysique de Paris parle même «d’arnaque» de la part d’une société «qui vend des choses qu’elle ne possède pas.»

Risque de confusion

De son côté, Uwingu n’a jamais prétendu vendre des titres de propriété sur Mars. Juste des «noms», sur une carte parallèle, qui ne devrait pas faire d’ombre à la nomenclature officielle de l’IAU selon David Stern, le patron de la société et ancien de la Nasa. «Nous offrons juste pour la première fois la possibilité au public de nommer certaines structures, glisse-t-il au USA Today. Nous ne pensons pas que nous les possédons, nous ne pensons pas que quiconque les possède.»

En attendant, le risque de confusion est réel, embraye Philippe Louarn, directeur de recherche au CNRS. «Quand vous faites de la science, il faut que tout le monde parle de la même chose. Les noms doivent obéir à des règles. C’est dérangeant que ces règles soient commerciales. Ce n’est pas un signe de progrès de la civilisation.» D’ordinaires, les astres et leurs cratères portent les noms de ceux qui les ont découverts ou des noms honorifiques, faisant référence à l’histoire, la mythologie. Une dimension poétique en voie de disparition avec la vente aux enchères des cailloux martiens.