Vieilles chasses, nouvelles sorcières

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Nombreuses sont les analogies entre le grand séisme du 18 avril 1906 et le cataclysme qui a submergé La Nouvelle-Orléans à la fin de l'été 2005: une ville côtière touchée par une catastrophe naturelle, des milliers de morts et un gouvernement peinant à organiser les secours.
Nombreuses sont les analogies entre le grand séisme du 18 avril 1906 et le cataclysme qui a submergé La Nouvelle-Orléans à la fin de l'été 2005: une ville côtière touchée par une catastrophe naturelle, des milliers de morts et un gouvernement peinant à organiser les secours. — AFP/Pool/Archives

Un demi-siècle après la fin des théories génétiques délirantes du soviétique Trofim Denissovitch Lyssenko qui avaient conduit à des purges staliniennes dramatiques parmi les chercheurs russes de l’époque, l’idéologie et la propagande politiques continuent d’interférer gravement avec la recherche scientifique. Cette semaine, tandis que débute la conférence annuelle des Nations Unies sur les Changements Climatiques qui se tient du 6 au 17 novembre à Nairobi au Kenya , la revue New Scientist revient sur les pressions que subissent désormais les scientifiques américains spécialistes du climat. Fred Pearce y analyse comment, pour des motifs idéologiques, l’administration Bush et les lobbies de l’énergie tentent de marginaliser toute recherche sur le climat dont les résultats pourraient affaiblir l’argumentaire contre la ratification du protocole de Kyoto. Rappelons que les Etats-Unis, qui représente 4,5% de la population mondiale, sont responsables de près d’un quart des émissions globales de CO2 d’origine humaine.

Alors que le Panel Intergouvernemental sur le Changement Climatique (IPCC) doit publier son prochain rapport en février 2007, plusieurs chercheurs américains qui y ont contribué sont déjà l’objet d’attaques visant à ruiner leur carrière et leur réputation et à les asphyxier financièrement. C’est le cas, par exemple, de Kevin Trenberth, directeur du National Center for Atmospheric Research (NCAR), qui a étudié pour l’IPCC l’hypothèse d’un lien entre le réchauffement global et l’intensité des cyclones. Une question très sensible aux Etats-Unis depuis la destruction de la Nouvelle Orléans par l’ouragan Katrina
Avant même la publication du rapport de l’IPCC, le NCAR, qui emploie Trenberth, a fait l’objet de plusieurs enquêtes parlementaires sur son financement et le recrutement de son personnel. Ces investigations, considérées par les chercheurs comme une manœuvre d’intimidation, ont été initiées par le sénateur républicain James Inhofe. New Scientist rappelle que cet élu, très lié au lobby américain de l’énergie et grand pourfendeur de l’idée d’un changement climatique, avait déclaré en 2003 « Ce réchauffement d’origine humaine pourrait bien être la plus grosse intox perpétrée contre le peuple américain ».

New Scientist aborde également l’intense propagande médiatico-scientifique financée par les compagnies automobiles et énergétiques américaines, par l’intermédiaire de think tanks comme le Competitive Enterprise Institute, ceci afin de discréditer les mises en garde de l’IPCC. A l’occasion de la sortie du film de l’ex-vice président démocrate Al Gore consacré au réchauffement, « Une vérité qui dérange », le CEI a ainsi diffusé sur les chaines américaines une série de spot TV dont le slogan était « CO2, they call it pollution. We call it life » ( « le CO2, pour eux c’est de la pollution, pour nous c’est la vie » ). Scandalisés par le cynisme de cette campagne, des internautes en ont réalisé un pastiche intitulé « CO2, we call it death »
Les interventions des lobbies américains de l’énergie dans le débat écologique ne se limitent pas aux médias ou au Congrès : elles entendent désormais peser sur le débat scientifique lui-même. Comme le firent en leur temps les fabricants de cigarettes, qui subventionnaient grassement n’importe quelle recherche allant dans le sens d’une innocuité du tabac, des compagnies pétrolières versent des sommes considérables aux rares chercheurs qui annoncent des résultats remettant en cause l’hypothèse d’un réchauffement d’origine humaine. Des résultats ponctuels et parfois mal interprétés qui bénéficient ensuite d’une exposition médiatique sans rapport avec leur portée scientifique réelle. Le très sérieux Wall Street Journal a ainsi été accusé de donner systématiquement la parole à tous ceux, même les plus farfelus, qui contestent la réalité du réchauffement.

Cette controverse a d’ailleurs récemment connu ses propres développements en France. En particulier lorsque Claude Allègre a déclaré, le mois dernier dans les colonnes de l’Express, que selon certains chercheurs, certes minoritaires, « le réchauffement global n'est pas un phénomène essentiel ». Cette prise de position médiatique, mais aussi ce mélange des genres de la part d’un ancien ministre de la recherche qui fut aussi un chercheur reconnu, a immédiatement provoqué un tollé quasi-unanime dans la communauté des climatologues.

Yaroslav Pigenet ( ypigenet(at)20minutes.fr )