Bioéthique: «La tonalité générale en France est celle de l'interdit, au nom de grands principes moraux»

ANALYSE Pour les experts, «la législation finit par être très largement déconnectée des aspirations de franges très importantes de la population»...

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Du matériel pour procréation médicalement assistée à la Clinique spécialisée de la Muette de Paris.
Du matériel pour procréation médicalement assistée à la Clinique spécialisée de la Muette de Paris. — MELANIE FREY/JDD/SIPA

Surtout, ne rien changer. Anonymat des donneurs de sperme, homoparentalité, mères porteuses... malgré les vagues dans l'opinion, la révision des lois de bioéthique devrait aplanir toute velléité de changement sur ces sujets montrant, selon des experts, combien la France reste ancrée dans ses principes. La loi de bioéthique, qui vient en examen mardi à l'Assemblée nationale, «est une loi prudente», a reconnu la ministre de la Recherche Valérie Pécresse, et «c'est une loi qui respecte la tradition française».

«La tonalité générale en France est celle de l'interdit, au nom de grands principes moraux», constate auprès de l'AFP le sociologue Bertrand Pulman (Université René-Descartes), auteur de Mille et une façons de faire des enfants (Calmann Lévy). «On est dans une surenchère éthique qui fait que la législation finit par être très largement déconnectée des aspirations de franges très importantes de la population», ajoute-t-il, pointant «une montée en puissance de positions traditionalistes chez les politiques, à droite comme à gauche».

«Un immobilisme quasi-total»

«On est en France dans une culture un peu hypocrite, selon laquelle il faudrait discuter longtemps pour que des points de vue adverses finissent par se réconcilier sur un dénominateur commun, alors qu'en réalité c'est impossible», affirme le sociologue. «Le résultat c'est qu'on aboutit à un immobilisme quasi-total». «Il y a des gens qui resteront insatisfaits, mais je trouve que c'est vraiment à l'honneur d'une démocratie d'avoir un débat de cette nature et surtout un débat argumenté», estime en revanche Emmanuel Hirsch, professeur d'éthique médicale (faculté de médecine Paris-sud), auteur d'un Traité de bioéthique en trois volumes (Erès).

Quand il s'agit de légiférer sur ces questions, «qu'on soit médecin, sociologue ou même juriste, on s'appuie sur ce qu'on sait de nos disciplines, mais immanquablement, on arrive très vite à des choses beaucoup plus personnelles, parce qu'on n'a pas la réponse absolue», analyse Valérie Sebag (Université Paris XIII). «Derrière des questions qui finalement concernent très peu de personnes, on sent le potentiel de transformation de notre société. On touche à quelque chose qui peut être une bombe à retardement et on le sait», poursuit la juriste.

Trop latins

Elle souligne que les évolutions sont plus difficiles dans les pays de culture latine «parce qu'on a une approche très philosophique». «Dans les pays anglo-saxons, dans les pays nordiques, il y a une tradition d'ouverture, de pragmatisme, d'attention aux évolutions sociétales», renchérit Bertrand Pulman. «La traduction manifeste du décalage considérable de la France par rapport à d'autres pays est le tourisme procréatif, qu'on ferait mieux d'appeler "l'exil reproductif"», poursuit-il, évoquant des couples qui ont recours à l'étranger à des procédés interdits en France. Par exemple la gestation pour autrui.

Pointant une compétition internationale de la recherche, Emmanuel Hirsch s'interroge: «est-ce qu'une bioéthique à la française résistera encore longtemps aux coups de boutoirs d'une non-bioéthique dans d'autres pays?» «Je suis un démocrate, je suis obligé de croire en la sagesse des femmes et des hommes que j'ai élus pour me représenter», souligne le généticien Axel Kahn. «Il n'empêche que ces femmes et ces hommes sont souvent attachés à des stéréotypes, à des idéologies, religieuses, politiques, etc., dont progressivement j'ai appris à faire totalement l'économie».

«La définition du bien, c'est tout ce qui concourt à la reconnaissance de la valeur de l'autre», affirme ce chercheur, qui aimerait voir les élus se servir de cette définition lors de leur discussion du projet de loi bioéthique.