Gérard Bapt: «Il faut enfin affronter les affaires de conflits d'intérêts» en matière de santé

INTERVIEW Le président PS de la mission d'information sur le Mediator débute ses auditions ce mercredi...

Propos recueillis par Julien Ménielle et Vincent Vantighem

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Le député socilaiste Gérard Bapt, en avril 2010 à l'Assemblée.
Le député socilaiste Gérard Bapt, en avril 2010 à l'Assemblée. — AFP PHOTO MEHDI FEDOUACH

La mission d’information parlementaire sur le Mediator débute ces auditions ce mercredi. Son président, le député PS (et cardiologue) Gérard Bapt, brosse pour 20minutes.fr le tableau de la situation sanitaire qui a conduit à ce scandale et annonce ses attentes, avec les conflit d’intérêts en toile de fond.

Quels sont les objectifs de cette mission d’information?
La mission d’information est à propos du Mediator, mais la question est celle de la pharmacovigilance et des processus de mise sur le marché. Il faut enfin affronter les affaires de conflits d’intérêt, qui ont dominé la question de la grippe et dominent d’autres dossiers en cours. En ce moment il y a la question de l’aspartame, il faut pouvoir travailler sur des sujets comme ça, mais il y a des freins extraordinaires. La science «officielle» néglige les lanceurs d’alerte, qui sont marginalisés, stigmatisés, comme l’a été Irène Frachon.

Qu’attendez-vous des auditions?
J’attends de l’audition d’Irène Frachon que cela fasse électrochoc auprès de mes collègues. J’avais participé à la commission d’enquête sur la grippe A. Quand on avait voulu soulever les problèmes de pharmacovigilance et de mise sur le marché, ce n’était absolument pas quelque chose d’actualité. Pas seulement sur la façon précipitée dont ça s’était passé pour les vaccins, mais aussi sur le Tamiflu. Le Tamiflu est un médicament dont le service médical rendu n’est pas établi et dont les effets secondaires restent à étudier. On a fait ce truc ahurissant de vouloir le distribuer gratuitement dans les pharmacies. Il y a quelques personnes, qui sont en situation de contestation, que j’ai hâte d’entendre. Nous allons demander à entendre Servier, mais personnellement je serais étonné qu’ils acceptent. J’aimerais aussi qu’un certain nombre de responsables, de pharmacovigilance ou de visite médicale, puissent venir.

Et les ministres de la Santé successifs?

Nous allons demander à entendre tous les ministres, en partant de Gaymard, jusqu’à Bertrand. A l’époque, quand j’ai alerté Roselyne Bachelot, elle m’a dit: «Mais l’Afssaps a bien fait son travail». Et quand je lui ai demandé si elle avait vu tous les doubles des courriers que je lui avais adressés, elle m’a dit qu’elles ne les avaient pas eus. A aucun moment on ne les lui a donnés. C’est ce qu’elle m’a dit en tout cas... Toujours est-il qu’elle avait dans son cabinet des gens qui avaient des lourds conflits d’intérêt. Mais il n’y a aucun témoignage ni document qui puisse montrer la responsabilité politique personnelle des ministres.

Vous aviez demandé la démission de Nora Berra en raison de potentiels conflits d’intérêts, mais on a appris que des membres du cabinet de Xavier Bertrand en 2006 avaient des liens avec Servier...
Concernant Nora Berra, j’avais émis des réserves sur la nomination d’une personne venant directement de l’industrie pharmaceutique au ministère de la Santé. Comme de nombreux membres des cabinets des ministres successifs. Ce sont des mélanges des genres terrifiants. Mais je ne vais pas demander la démission de Xavier Bertrand pour quelque chose qui s’est passé précédemment. Là, il a fait des efforts, il a publié tous les conflits d’intérêts, il a dit qu’il n’y aurait pas de fonctions dans son cabinet correspondant à des conflits d’intérêts. Mais c’est difficile de trouver un médecin qui n’ait pas de conflits d’intérêts, c’est même impossible.

Le poids des puissants labos pharmaceutiques n’est-il pas démesuré?
La question des conflits d’intérêt ne se limite pas aux relations avec l’industrie. Il y a aussi la chape administrativo-scientifique, et la façon dont un chercheur, s’il sort trop la tête, peut être réprimé y compris dans sa communauté. Un des témoins cités par l’Igas [Inspection générale des affaires sociales, ndlr] dans son rapport a été menacé par un membre de la commission d’AMM [autorisation de mise sur le marché, ndlr], dont la femme travaille chez Servier. On lui a dit «Ta carrière est finie». La société française de cardiologie est complètement infiltrée, et le trésorier de la Société française de pharmacologie est directeur scientifique de Servier.

Faut-il publier clairement les liens qui unissent les scientifiques aux industriel?

Nous avons déposé plusieurs amendements en ce sens, à l’Assemblée et au Sénat, au cours des 3 ou 4 dernières années, que Madame Bachelot a toujours refusés. Notamment concernant la publication annuelle par les laboratoires de toutes les conventions avec des médecins ou des organismes.

Pensez-vous vraiment que les choses peuvent changer?
Ce ne sera plus possible autrement, il n’y a qu’à voir l’engouement pour la revue Prescrire. Mais il faut davantage de transparence. Aux Etats-Unis il y a des lobbyistes, mais on sait qui est qui. En France, c’est l’opacité absolue, dans les compte-rendus de l’Afssaps par exemple, on ne sait jamais qui dit quoi et qui fait quoi. Les notes ne sont pas signées, la responsabilité est diluée donc difficile à établir. Il faudra aussi améliorer la pharmacovigilance et la remontée des informations. Le ministre lui-même a annoncé des pistes, qui sont bien souvent des pistes suggérées par des rapports précédents, et qui n’avaient pas été suivies. Je pense notamment à un rapport commandé à l’Igas  par Xavier Bertrand avant qu’il ne quitte le ministère de la Santé, et qui avait été remis à Roselyne Bachelot, qui l’a mis au placard. Par aileurs, les lanceurs d’alerte doivent être protégés, et l’industrie ne doit pas être seule à tous les niveaux de la Santé, il faut tenir compte des avis extérieurs.

Les médecins qui ont prescrit le Mediator ont-ils leur part de responsabilité?

Presque les deux tiers des prescriptions du Mediator ont été faites hors AMM [hors des indications pour lesquelles le médicament a été autorisé].C’est énorme.  Dans ce cas, les médecins ont une responsabilité supérieure et peuvent être mis en cause par les patients au titre de la responsabilité civile.