"Combien de morts ?", demandait le livre d'Irène Frachon sur le Médiator

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"Combien de morts ?", le sous-titre aujourd'hui interdit de "Médiator 150 mg", livre publié en juin par Irène Frachon, pneumologue au centre hospitalier universitaire de Brest qui a alerté l'opinion publique sur cette affaire, résonne aujourd'hui avec une intensité particulière.

L'Afssaps, agence des produits de santé, avait estimé en novembre à "au moins 500 morts" le nombre des victimes de ce médicament des laboratoires Servier destiné aux diabétiques en surpoids mais aussi prescrit comme simple coupe-faim. Une nouvelle estimation, tenant compte de la surmortalité à plus long terme, fait maintenant état de 1.000 à 2.000 morts.

La censure partielle du titre a été ordonnée par un tribunal à la demande des laboratoires Servier. Mme Frachon a demandé en appel la levée de cette censure.

Selon l'avocat de l'éditeur, le sous-titre incriminé "avait pour objectif d'inciter les patients qui en avaient pris à consulter de manière urgente et systématique", ce qui est précisément ce qu'a demandé en novembre le ministre de la Santé, Xavier Bertrand.

Le livre d'Irène Frachon se lit comme un roman policier.

En 2006, la pneumologue a l'attention attirée par un article de la revue indépendante Prescrire, qui s'insurge du maintien sur le marché du benfluorex, la molécule du Médiator, cousin de l'Isomeride interdit depuis 1997. Elle apprend aussi que des personnes souffrant d'hypertension artérielle pulmonaire, une maladie rare et évolutive, consommaient régulièrement du Médiator.

Cette pneumologue énergique lance alors son enquête.

En mars 2009, elle peut citer à l'Afssaps 11 cas d'atteinte des valves cardiaques après exposition au Médiator. Le 7 juillet, elle est conviée à une réunion de la Commission nationale de pharmacovigilance de l'Afssaps, et y présente des photos du coeur d'une personne sous Médiator, récemment décédée.

Les représentants de Servier assurent que "cela fait 30 ans que Médiator est commercialisé, consommé par près de deux millions de Français", selon son récit. Et Irène Frachon apprend que le benfluorex "vient d'être autorisé à la vente sous forme de générique pour deux laboratoires".

D'ailleurs, la commission "décide d'attendre les résultats de toutes les études en cours avant de décider d'une quelconque action", selon Irène Frachon.

"J'ai l'impression étonnante de me promener avec un éléphant rose en laisse et de voir de doctes spécialistes se pencher, certes avec intérêt, mais pour finalement me demander de démontrer qu'il ne s'agit pas d'une souris verte", raconte-t-elle.

Une étude cas-témoins est alors menée dans son département du Finistère, et le résultat tombe : "70% des malades souffrant d'atteinte inexpliquée de leur valve mitrale ont été exposés au Médiator". Lors d'une nouvelle séance de la Commission nationale de pharmacovigilance, le 29 septembre, un pharmacologue d'Amiens donne les résultats d'une étude menée dans sa région qui arrive aux mêmes résultats.

Le 25 novembre, l'Afssaps annonce la suspension de l'autorisation de mise sur le marché des médicaments contenant du benfluorex. Le laboratoire ne fait pas appel de la décision.

L'arrêt sur le sous-titre du livre d'Irène Frachon a été mis en délibéré au 25 janvier.