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addictionQu’est-ce que la prégabaline, cette « drogue du pauvre » saisie en masse ?

Qu’est-ce que la prégabaline, cette « drogue du pauvre » saisie en masse par les douanes françaises ?

addiction« La prégabaline est détournée pour son effet calmant car il s’agit d’un dépresseur du système nerveux », explique Hervé Martini, médecin addictologue et secrétaire général de l’association Addictions France
La prédabaline, un médicament utilisé dans le traitement des douleurs neuropathiques, de l'épilepsie et du trouble anxieux généralisé est détourné comme drogue.
La prédabaline, un médicament utilisé dans le traitement des douleurs neuropathiques, de l'épilepsie et du trouble anxieux généralisé est détourné comme drogue. - SYSPEO / SIPA
Lise Abou Mansour

Lise Abou Mansour

L'essentiel

  • Les saisies de prégabaline, un médicament prescrit contre l’épilepsie, le trouble anxieux généralisé et les douleurs neuropathiques, se multiplient ces derniers mois.
  • « La prégabaline devient la première substance faisant l’objet d’ordonnance falsifiée », explique l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM).
  • « Comme les morphiniques, le tramadol ou la codéine, elle est détournée pour son effet calmant car il s’agit d’un dépresseur du système nerveux », explique Hervé Martini, médecin addictologue et secrétaire général de l’association Addictions France.

Dans la famille des médicaments à usage détourné, on demande la prégabaline. Ce traitement, plus connu sous le nom commercial de Lyrica et prescrit pour soigner l’épilepsie, le trouble anxieux généralisé et les douleurs neuropathiques, est de plus en plus détourné à des fins stupéfiantes. Mercredi, la douane française a lancé l’alerte : les saisies de prégabaline se multiplient ces derniers mois.

L’utilisation détournée de ce médicament, surnommé « drogue du pauvre », a été repérée pour la première fois en Suède et en Allemagne en 2010, selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT). Si la substance peut être obtenue légalement sur prescription médicale, elle fait l’objet de falsification d’ordonnances et de deal de rue. « La prégabaline est devenue la substance faisant le plus l’objet d’ordonnance falsifiée », explique l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). On fait le point.

Qui la consomme ?

« Les premiers patients que l’on a vus étaient des mineurs étrangers isolés vivant dans des conditions très difficiles, avec un stress lié à la migration et qui voient dans ce produit un remontant », témoigne le psychiatre et président de la Fédération Addiction Jean-Michel Delile. Progressivement, l’utilisation de ce médicament s’est propagée parmi une population précaire vivant dans la rue. « La majorité des mésusages sont effectués par des personnes polyconsommatrices, qui prennent des benzodiazépines, de l’alcool ou du cannabis », explique Hervé Martini, médecin addictologue et secrétaire général de l’association Addictions France. Selon l’ANSM, plus de la moitié des personnes consommant illégalement de la prégabaline l’associe à une autre substance.

Mais des personnes rentrent aussi dans l’addiction « à leur insu », explique Jean-Michel Delile. En cause : le potentiel addictogène de la prégabaline. Les médicaments sont initialement prescrits pour apaiser un trouble anxieux ou des douleurs neuropathiques, deux problèmes pouvant se chroniciser. « Si l’utilisation du médicament se chronicise, cela peut créer un mécanisme de tolérance avec le besoin d’augmenter sa consommation pour obtenir le même effet », explique le psychiatre. Le cercle se referme, avec un syndrome de manque. « Comme avec les opioïdes, l’ANSM a repéré des cas dans une population insérée, plus classique, de la classe moyenne », ajoute-t-il.

Quels sont ses effets ?

« Comme les morphiniques, le tramadol ou la codéine, la prégabaline est détournée pour son effet calmant car il s’agit d’un dépresseur du système nerveux », explique Hervé Martini. Le Lyrica possède un effet anxiolytique, apaisant, sédatif. « Il peut même y avoir un état paradoxal d’euphorie », ajoute le psychiatre. Il provoque également une désinhibition et un regain d’énergie. « Les personnes qui la prennent pour un trouble anxieux ou des douleurs neuropathiques peuvent se rendre compte qu’au-delà de calmer la douleur, ça leur procure une sensation de bien-être », résume le médecin.

Quels sont les risques associés ?

A forte dose, le médicament provoque une désorientation, une confusion et des troubles du comportement et de la mémoire. Une consommation importante peut mener jusqu’à une intoxication aiguë avec une perte de conscience, un coma, voire, en cas de dépression respiratoire, un décès. « C’est d’autant plus le cas si la prégabaline est associée à d’autres produits diminuant également l’excitabilité du cerveau, comme les opioïdes », ajoute le psychiatre.

Est-elle fréquemment utilisée ?

« C’est un médicament qui émerge, notamment parce que son coût est faible », rappelle le secrétaire général de l’association Addictions France. Vendu 2 euros le comprimé dans la rue, le médicament était devenu, en 2019, le plus disponible sur le marché de rue parisien, selon un rapport de l’OFDT. « L’usage de Lyrica hors cadre thérapeutique concerne surtout Paris et la Seine-Saint-Denis, où des intervenants signalent une augmentation significative de son trafic et de sa disponibilité », ajoutait l’ANSM dans un rapport publié en 2021. Chez les addictologues interrogés, « on commence à voir le phénomène parmi notre patientèle, mais ce n’est pas le médicament le plus détourné », mesure Hervé Martini.

Quelles mesures sont prises pour lutter contre son mésusage ?

« La prégabaline est devenue la substance faisant le plus l’objet d’ordonnance falsifiée », rappelle l’ANSM. La substance étant obtenue illégalement dans près de la moitié des cas, l’ANSM a restreint ses conditions de prescription en mai 2021. Elle est désormais limitée à six mois et fait l’objet d’une ordonnance sécurisée et infalsifiable.

Pour Jean-Michel Delile, il faut avant tout informer les prescripteurs. « Il s’agit d’addictions sur ordonnance. Les professionnels doivent informer les patients du risque addictogène et doivent délivrer des prescriptions inscrites dans le temps avec une posologie déterminée. » Mais Hervé Martini se montre peu optimiste. « Même si on limite la propagation de la prégabaline, vous savez, un produit chasse l’autre. » Dans la famille des médicaments à usage détourné, qui sera le prochain ?

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