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bonjour ivresseContre l’alcool, une prévention « stigmatisante » pour les jeunes

Contre l’alcool, une campagne de prévention « stigmatisante et réductrice » pour les jeunes

bonjour ivresseUne nouvelle campagne de prévention sur la consommation d’alcool en soirée a été dévoilée lundi. Elle ne fait pas l’unanimité
Illustration du comptoir d'un bar dans le centre ville de Toulouse dans le sud de la France.
Illustration du comptoir d'un bar dans le centre ville de Toulouse dans le sud de la France. - FRED SCHEIBER/SIPA / SIPA
Cécile De Sèze

Cécile De Sèze

L'essentiel

  • Santé publique France et le ministère de la Santé ont dévoilé, lundi, une nouvelle campagne de prévention concernant la consommation d’alcool chez les jeunes.
  • Des messages simples dans un langage direct qui reviennent aux bases des campagnes de réductions des risques.
  • Des messages qui sont toutefois jugés « stigmatisants », « réducteurs » et même « contre-productifs » pour les professionnels de l’addictologie.

«C’est la base ». Voilà le slogan choisi pour la dernière campagne de prévention sur les risques liés à l’alcool dévoilée lundi par Santé publique France (SpF) et le ministère de la Santé. Elle s’adresse aux jeunes, aux jeunes qui boivent, et semble mettre de côté certains messages essentiels liés aux problématiques de l’alcool pour la santé.

A commencer par une incitation à réduire la consommation, comme le souligne le sénateur écologiste et médecin Bernard Jomier. Une campagne jugée « réductrice » et « stigmatisante », par Guylaine Benech, consultante en formation, spécialiste de la prévention des conduites addictives des jeunes, auteure des Ados et l’alcool comprendre et agir (EHESP), loin des campagnes retoquées par le gouvernement récemment.

Des bases insuffisantes

« Boire aussi de l’eau si on consomme de l’alcool », « raccompagner tes potes s’ils ont trop bu », « ne pas insister si tes potes ne veulent pas consommer »…. Voici quelques consignes distillées dans cette campagne « contre la banalisation de la consommation d’alcool chez les jeunes », comme le met en avant le ministre de la Santé Aurélien Rousseau. Pour Myriam Savy, présidente du plaidoyer de l’association Addictions France, il s’agit d’une « campagne de réduction des risques, soit les messages habituels de prévention distillés dans les lieux de consommation d’alcool » à laquelle il manque donc un message principal : « boire moins c’est mieux ».

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Ces messages un peu simplistes laissent alors penser que si on boit de l’eau, par exemple, ce n’est pas grave de boire beaucoup, or « boire de l’eau n’empêche pas les comas éthyliques, les agressions sexuelles, les rapports non protégés, etc », alerte Guylaine Benech même si « oui, il est important de s’hydrater ». Et les spécialistes de noter la proximité de cette campagne avec celle de Pernod Ricard de 2021 dont le message principal était : « Buvez plus, d’eau ». « C’est une campagne qui fait plaisir aux lobbies de l’alcool », risque même Guylaine Benech.

Les critiques de cette campagne soulignent alors l’absence criante de certains messages comme les risques à court, moyen et long terme pour le cerveau. « La consommation d’alcool entraîne des décès et des incapacités relativement tôt dans la vie. Chez les personnes âgées de 20 à 39 ans, environ 13,5 % du nombre total de décès sont attribuables à l’alcool », alerte ainsi l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Une banalisation du problème

Outre des messages simplistes, le postulat de départ « banalise l’ivresse, ça banalise le fait de boire en excès lors des soirées », souffle Guylaine Benech qui s’insurge : « Dire qu’il s’agit d’une campagne contre la banalisation, c’est énorme ! » Même son de cloche pour Myriam Savy selon laquelle « dans cette campagne, on reconnaît que boire quand on est jeune, c’est normal et qu’on ne peut rien y faire ». Interrogé par l’AFP, le ministère de la Santé a en effet défendu ce choix d’encourager les jeunes à éviter les risques, plutôt que les inciter de manière illusoire à l’abstinence.

Le message transmis pourrait pourtant devenir contre-productif car il part du postulat que les jeunes boivent et boivent beaucoup. Or, certains ne consomment pas systématiquement de l’alcool en soirée. Pour ceux-là, la campagne peut ainsi avoir l’effet inverse et normaliser la beuverie. « A l’âge adolescent, où l’on est facilement influençable, ça peut avoir des conséquences, ça ne rend pas service aux jeunes qui ne boivent pas, ils sont mis de côté », souligne Guylaine Benech, selon qui « notre société banalise déjà la consommation d’alcool quotidienne et l’ivresse ».

Une cible réduite

En ciblant seulement les jeunes, et les jeunes qui boivent beaucoup, seulement « un petit groupe spécifique » est concerné, fait remarquer Guylaine Benech. Le message est donc réservé à une partie de la population. En plus d’être « stigmatisante » pour les jeunes, cette campagne est donc « réductrice », estime Guylaine Benech. « Les jeunes ont bon dos. Certains boivent, d’autres non, mais on pointe du doigt les jeunes pour ne pas regarder que c’est un problème pour l’ensemble de la population, affirme-t-elle. On dissimule le fait que le problème de l’alcool concerne tous les âges et qu’ils ne sont pas seulement liés à l’ivresse. La problématique de l’alcool est un fait social total ».

Selon l’Inserm, l’alcool représente en effet la deuxième cause évitable de mortalité par cancer, responsable chaque année de 28.000 nouveaux cas. Il s’agit du produit psychoactif « le plus consommé en population générale » avec 42,8 millions de consommateurs actuels, entraînant 41.000 décès par an, pour un coût social estimé à 118 milliards d’euros, selon les estimations de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT). Et « comme cette campagne n’est pas accompagnée d’un message plus large, elle laisse penser que l’alcool n’est un problème que pour les jeunes buveurs excessifs », argumente encore Guylaine Benech. Or « on a besoin de beaucoup plus de pédagogie et de plus qu’une campagne d’affichage, mais un véritable travail de fond et de prévention en milieu scolaire par exemple, d’un environnement protecteur », insiste Myriam Savy. Cette dernière propose également par exemple de revoir les prix de l’alcool. Une mesure, simple, basique.

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