Attention à cette liste d’additifs E « dangereux » bourrée d’erreurs

Fake off Une liste de « codes E » nocifs pour la santé circule sur les réseaux sociaux, nouvelle variante du tract de Villejuif, distribué en 1976

Emilie Jehanno
Une cliente en train d'acheter des biscuits dans un supermarché. (Illustration)
Une cliente en train d'acheter des biscuits dans un supermarché. (Illustration) — Adil Benayache/SIPA
  • Sur Twitter, un message viral appelle à prendre note d’une liste de « codes E dans l’alimentation » pour « préserver sa santé et celle des siens ».
  • La liste est « très critiquable, car elle est incomplète et comporte des informations erronées », souligne Sylvie Davidou, enseignante-chercheuse au laboratoire sciences et procédés des industries alimentaires au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam).
  • « C’est une fausse liste, généralement présentée comme provenant de l’hôpital de Villejuif, explique aussi Julie Chapon, cofondatrice de Yuka. Elle date de plus de vingt ans, et a été contestée par l’hôpital lui-même. »

C’est un document erroné qui refait surface régulièrement depuis la fin des années 1970. Sur Twitter, un message viral appelle à prendre note d’une liste de « codes E dans l’alimentation » pour « préserver sa santé et celle des siens ». Cette liste contient six catégories et classe les additifs en fonction de leur niveau supposé de dangerosité.

Capture d'écran d'un tweet diffusant une liste de codes E, présentés comme dangereux.
Capture d'écran d'un tweet diffusant une liste de codes E, présentés comme dangereux. - Capture d'écran/Twitter

Il y a d’abord les additifs dits « non nocifs », puis les « suspects », « dangereux », ceux associés à des « troubles de la santé », ceux présentés comme « cancérogènes » ou comme contenant de l’aluminium. C’est un « tweet de santé publique », remercie une internaute, quand d’autres conseillent d’utiliser l’application Yuka.

FAKE OFF

Mais cette liste est « très critiquable, car elle est incomplète et comporte des informations erronées », souligne Sylvie Davidou, enseignante-chercheuse au laboratoire sciences et procédés des industries alimentaires au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). Ancienne directrice scientifique chez Siga, elle a participé au développement d’une classification pour évaluer le niveau de transformation des aliments.

« C’est une fausse liste, généralement présentée comme provenant de l’hôpital de Villejuif, nous explique aussi Julie Chapon, cofondatrice de Yuka. Elle date de plus de vingt ans, et a été contestée par l’hôpital lui-même. Elle n’a aucun lien avec Yuka. » Et en effet, le document comprend de nombreuses similitudes avec le tract de Villejuif.

Une liste qui circule depuis les années 1970

Ce dernier circule depuis 1976 et établit une liste d’additifs alimentaires dangereux. Il a été contesté à de nombreuses reprises, notamment par l’Institut de recherche sur le cancer Gustave Roussy, situé dans l’enceinte de l’hôpital de Villejuif et prétendument auteur du tract, dont des démentis sont accessibles sur le site de l’Association professionnelle des ingrédients alimentaires de spécialité (Synpa).

En 2011, 60 millions de consommateurs avait déjà écrit un article sur une liste similaire. Elle contenait des catégories très proches : inoffensifs, suspects, toxiques-cancérigènes, symptôme additifs, à éviter, à fuir. On retrouve les mêmes symptômes ou troubles de la santé associés : troubles digestifs, problèmes de peau, destruction de vitamine B12, etc. Sur ces listes, l’additif E330, présenté comme très dangereux ou cancérigène, « ne présente, par exemple, aucun risque à ce jour pour la santé », souligne Julie Chapon.

Capture d'écran d'une version du tract de Villejuif.
Capture d'écran d'une version du tract de Villejuif. - Capture d'écran/Synpa

De nombreuses erreurs

Il s’agit en fait du nom donné à l’acide citrique. « L'E330 n’est pas un additif considéré à risque pour la santé par l’Efsa et il n’est pas cancérogène », complète Sylvie Davidou. La chercheuse pointe de nombreuses autres erreurs dans la liste de 2022 en s’appuyant sur  les informations de la DGCCRF, de l’Anses et sur la classification Siga, basée sur les avis de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa). Elle souligne que des additifs présentés comme non nocifs sont en réalité à risque comme le E104. Le jaune de quinoléine est à « risque élevé dans la classification Siga, ça veut dire que l’Efsa a considéré que si la dose journalière est dépassée, il y a un effet sur l’humain » souligne-t-elle.

Dans cette catégorie soi-disant non-nocifs, certains additifs sont également interdits en Europe comme le E111, le E126 ou, en France, le E130. Dans la liste des additifs dits « cancérogènes », les E216 et E217 ne sont pas autorisés dans l’Union européenne.  « Et je suis étonnée que le charbon végétal, E153, soit suspect », pointe-t-elle.

L’approche par liste n’est pas « pertinente »

Une autre évaluation existe : l’association UFC-Que choisir propose une grille d’appréciation des additifs alimentaires autorisés. Elle se base sur les avis de l’Efsa et des publications scientifiques de lanceurs d’alerte. « La problématique, c’est que cette grille est réalisée par des gens qui ne sont pas des experts du risque additif, avance Sylvie Davidou. Les experts de l’Efsa ne se basent pas seulement sur une étude, ils donnent un avis par rapport à plusieurs études, et cet avis est revu si des études complémentaires solides sont apportées. »

Pour l’enseignante-chercheuse, l’approche par liste n’est pas « pertinente ». Elle appelle à rester prudent, car il faut aussi prendre en compte les doses journalières admissibles et les effets cocktails, c’est-à-dire le mélange d’additifs. Et surtout, une approche « globale » doit être privilégiée, défend-elle. « La problématique est liée à la qualité de l’aliment : quand vous avez des additifs, c’est que votre aliment est très destructuré et que d’un point de vue nutritionnel, il n’est pas forcément bon pour la santé, il sera plus riche en gras, plus sucré, plus salé. »

« Dans les aliments ultratransformés, les additifs représentent 40 % du problème, poursuit-elle. Les 60 % restants, c’est autre chose, comme le dextrose, par exemple, qui est du glucose. » Le véritable problème, pour elle, reste l’ultratransformation des aliments.