Covid-19 : Non, cette nouvelle étude sur l’ivermectine n’est pas « explosive »

fake off Une étude brésilienne, qui concluait à une réduction de 92 % du taux de mortalité lié au Covid-19 grâce à la prise en amont de l'ivermectine, présente un biais « énorme »

Emilie Jehanno
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Une boîte d'ivermectine dans une pharmacie, en septembre 2021.
Une boîte d'ivermectine dans une pharmacie, en septembre 2021. — Mike Stewart
  • A partir d’un échantillon de 88.012 personnes, une équipe de chercheurs brésiliens a conclu que l’utilisation régulière de l’ivermectine en prophylaxie du Covid-19 entraînait une réduction de 92 % du taux de mortalité lié au Covid-19.
  • Mais cette étude présente un biais « énorme » de temps immortel, c’est-à-dire un facteur qui peut fausser les résultats, explique Mathieu Molimard, professeur au service de pharmacologie médicale au CHU de Bordeaux et membre du conseil scientifique du site de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique.
  • Les conflits d’intérêts des auteurs de l'étude sont également à soulever : plusieurs sont ou ont été des consultants payés par Vitamedic, un fabricant d’ivermectine, ou pour des associations qui promeuvent l’ivermectine comme traitement du Covid-19 et s’opposent à la vaccination.

Alors que l’épidémie de Covid-19 retrouve de la vigueur, une nouvelle étude sur l’ivermectine, cet antiparasitaire utilisé contre la gale, intéresse la sphère antivaccin. Parue le 31 août 2022 sur la plateforme en libre accès Cureus, elle est redevenue populaire ces derniers jours. A partir d’un échantillon de 88.012 personnes, une équipe de chercheurs brésiliens a conclu que l’utilisation régulière de l’ivermectine en prophylaxie du Covid-19 entraînait une réduction de 92 % du taux de mortalité lié au Covid-19.

Capture d'écran d'un des posts viraux affirmant qu'une nouvelle étude prouve l'efficacité de l'ivermectine contre le Covid-19.
Capture d'écran d'un des posts viraux affirmant qu'une nouvelle étude prouve l'efficacité de l'ivermectine contre le Covid-19. - Captures d'écran/Twitter

Sur les réseaux sociaux, cette étude « explosive », « évaluée par des pairs », a été reprise pour affirmer que « « l’ivermectine était efficace à 92 % » contre le Covid-19. D’autres internautes se demandent pourquoi alors le médicament « n’est toujours pas approuvé ».

FAKE OFF

Mais cette étude observationnelle n’a rien d’explosif : « Elle est nulle. C’est le niveau zéro de la pharmacoépidémiologie », s’indigne Mathieu Molimard, professeur au service de pharmacologie médicale au CHU de Bordeaux et membre du conseil scientifique du site de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique (SFPT).

La raison de ce courroux ? Un biais « énorme » de temps immortel, c’est-à-dire un facteur qui peut fausser les résultats. Un biais « massif », également constaté par Dominique Costagliola, directrice de recherche à l’Inserm, spécialisée en épidémiologie. Derrière ce nom se cache un problème de temporalité dans le déroulé de l’étude, qui résulte d’un mauvais choix méthodologique.

Un groupe de 70.000 personnes exclu de l’étude

Ainsi, selon la définition de l’Académie européenne des patients sur l’innovation thérapeutique (Eupati), ce biais de temps immortel signifie que les participants du bras de traitement « ne seront surveillés que s’ils ne présentent pas les symptômes que le traitement veut prévenir pendant toute la durée du délai. Tout participant pour lequel ce n’est pas le cas sera exclu de l’essai, ce qui signifie que le bras de traitement est sélectionné sur une base différente de celle du bras placebo » ou du groupe de comparaison sans traitement, dit groupe contrôle.

Dans le cas de l’étude brésilienne, menée à Itajai, une ville dans le sud-est du pays, le protocole est le suivant : pour quelqu’un pesant 60 kg, 24 mg d’ivemectine ont été pris deux jours de suite tous les 15 jours pendant cinq mois, entre juillet et décembre 2020. Sur une population de 113.844 personnes à qui de l’ivermectine avait été administré, trois groupes sont considérés : les utilisateurs irréguliers, c’est-à-dire ceux qui ont pris moins de 60 mg d’ivermectine, soit 33.971 personnes, ceux qui en ont pris plus de 180 mg, soit 8.325 personnes (le bras traitement) et un groupe entre 60mg et 180 mg, comprenant 71.548 personnes et qui n’est pas analysé (sans que l’on sache pourquoi). Le groupe contrôle est constitué de 45.716 habitants, qui n’ont pas reçu d’ivermectine.

Une fenêtre de tir « d’un mois »

Or, pour atteindre 180 mg, il faut tenir trois mois et demi au moins, relève Mathieu Molimard. « Si vous avez attrapé le Covid à deux mois, vous n’êtes pas dans le groupe qui a été traité par l’ivermectine, puisque vous n’avez pas eu 180 mg, vous êtes dans le groupe rejeté. » Le groupe traité de 8.325 personnes ne peut être analysé que « sur la période du quatrième au cinquième mois ». « Puisque l’étude dure cinq mois, et qu’il faut avoir pris 180 mg, on n’a qu’un mois de fenêtre de tir pour analyser 8.000 personnes qu’on compare à cinq mois de fenêtre de tir pour les autres », détaille-t-il. Les résultats sont donc biaisés, indique-t-il.

Qu’est-ce qui aurait dû être mis en œuvre pour que l’étude fonctionne ? « Il aurait fallu prendre en compte les 70.000 patients dans les résultats, les examiner tout le long de l’étude, souligne Mathieu Molimard. A partir de J + 1, si le patient est dans le bras traitement et qu’un événement survient, il y reste. Et déjà, je pense qu’on corrige à peu près tout. »

Des conflits d’intérêts

Par ailleurs, le pharmacologue estime que le reviewing n’a pas été « sérieux ». La relecture par les pairs a commencé le 22 août et s’est conclue le 27 août, un délai bien trop court : « C’est au minimum 15 jours », pointe-t-il. « Il y a un vrai problème, alerte-t-il. Si le reviewing avait été fait, ils auraient parlé du biais de temps immortel. » Les conflits d’intérêts des auteurs sont également à soulever : plusieurs sont ou ont été des consultants payés par Vitamedic, un fabricant d’ivermectine, ou pour l’association Médicos Pela Vida, qui promeut l’ivermectine comme traitement du Covid-19 et s’oppose à la vaccination. D’autres ont reçu des subventions de la part de la COVID-19 Critical Care Alliance, une association qui défend également l’usage de l’ivermectine en prévention du Covid-19.

Cureus, qui se présente comme une plateforme en libre accès de publications médicales, ne fait pas partie, en outre, de la liste des revues scientifiques non prédatrices que la faculté de médecine de la Sorbonne élabore, et dans lesquelles il est « considéré comme acceptables de publier ses travaux ».

« Il n’y a pas lieu de poursuivre des recherches »

« Avec 92 % de réduction de mortalité pour l’ivermectine, l’écart est trop grand pour être vrai, ajoute Mathieu Molimard. Cela se verrait dans un essai clinique si c’était vrai. » Or, ce n’est pas ce que relèvent les essais cliniques jusqu’à présent. Publié le 18 août 2022 dans le New England Journal of Medecine, un essai randomisé de personnes prenant de la metformine (un antidiabétique), de l’ivermectine ou de la fluvoxamine (un antidépresseur), avant un passage aux urgences ou des hospitalisations liées au Covid, n’a pas conclu à un effet de ces trois médicaments contre le virus.

« Il n’y a pas lieu de poursuivre des recherches dans le champ ivermectine et Covid, car les doses à atteindre chez l’homme pour reproduire les effets in vitro sont inatteignables et toutes les étudies pas trop bancales sont négatives », explique, de son côté, Dominique Costagliola, directrice de recherche à l’Inserm.

Selon la Société française de pharmacologie et de thérapeutique, aucune donnée ne permet de recommander l’utilisation de l’ivermectine pour prévenir ou traiter une infection au SARS-CoV-2. « Les méta-analyses régulièrement mises à jour ne montrent aucune efficacité de l’ivermectine contre le Covid-19 », souligne aussi Dominique Costagliola.