Euthanasie : Non, le « modèle belge » voulu par Emmanuel Macron ne favorise pas les dérives

FIN DE VIE La loi sur l’euthanasie en Belgique permet de s’assurer de la volonté du patient, de sa capacité de discernement, et de la pertinence de son choix au regard de son état de santé

Romarik Le Dourneuf
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La demande d'euthanasie en Belgique doit être formulée par le patient de manière volontaire, réfléchie et répétée. (Illustration)
La demande d'euthanasie en Belgique doit être formulée par le patient de manière volontaire, réfléchie et répétée. (Illustration) — Fred Dufour
  • La loi belge sur l’euthanasie est très stricte sur son application et s’assure de la demande du patient, de sa capacité de discernement et de la pertinence de son choix au regard de son état de santé.
  • De nombreux opposants, dans les médias et sur les réseaux sociaux, alertent sur les « dérives » entraînées par ce modèle belge, appliqué depuis 2002.
  • La loi belge sur l’euthanasie est très stricte sur son application et s’assure de la demande du patient, de sa capacité de discernement et de la pertinence de son choix au regard de son état de santé.

Une loi sur l’euthanasie pour 2023 ? Début septembre, le président, Emmanuel Macron, a annoncé vouloir rouvrir le débat sur « l’aide active à mourir », via une consultation des citoyens. Et en relançant ce sujet sensible, Emmanuel Macron a avoué un penchant pour le « modèle belge ».

Une annonce qui a beaucoup fait réagir. Interrogée par BFMTV à ce propos, Marion Maréchal, vice-présidente de Reconquête, a exprimé son inquiétude quant aux limites qui pourraient être imposées à ce cadre : « Vous savez quand ça commence, vous ne savez pas quand ça s’arrête […] En Belgique, c’est à peu près un décès sur 40 qui est concerné par l’euthanasie, donc très loin des situations exceptionnelles telles qu’on nous le présente aujourd’hui et ça ne fait que s’amplifier […]. »

Selon l’ex-députée du Vaucluse, la pratique, qui ne concernait dans un premier temps que les personnes malades « qui n’avaient pas de perspectives de rédemption », serait aujourd’hui étendue aux personnes atteintes d’un certain nombre de pathologies psychologiques, dont la dépression, mais aussi d’autisme, les personnes atteintes de polypathologies, « donc des pathologies qui ne sont pas mortelles ». Marion Maréchal a ajouté que l’euthanasie aurait été étendue aux mineurs et qu’il serait bientôt question des personnes atteintes d’alzheimer.


Des propos qui ont vivement fait réagir les opposants à l’euthanasie, lesquels ont multiplié les publications alertant sur les dérives de cette pratique et les risques qu’elles entraînent.

Beaucoup d’informations qui méritent une petite remise en contexte.

FAKE OFF

L’euthanasie a été légalisée en Belgique par la loi du 28 mai 2002, faisant du pays du Roi Philippe l’un des premiers au monde en la matière. Réservée alors aux personnes majeures, elle a été étendue en 2014 aux mineurs, sans limite d’âge.

Cette dernière légalisation fait peur à beaucoup d’internautes, qui craignent de voir fleurir un nouvel eugénisme, avec un instrument qui permettrait « d’éliminer les enfants imparfaits ». Un point qui ne se constate pas dans les faits, puisque les euthanasies pratiquées sur des mineurs sont extrêmement rares. Pour exemple, le rapport 2021 de la Commission fédérale de Contrôle et d’Évaluation de l’Euthanasie (CFCEE) n’a enregistré aucune euthanasie chez les mineurs non-émancipés.

Aucune liste des pathologies autorisées

En tout, depuis 2002, 27.225 personnes ont été euthanasiées en Belgique, dont 2.699 en 2021. Un chiffre en augmentation de 10,39 % par rapport à l’année précédente (2.445 en 2020). Ce total, rapporté au nombre de décès enregistrés dans le pays, 112.291 (chiffres de Statbel, l’office belge de statistiques), représente bien, environ, un décès sur 40, comme l’a avancé Marion Maréchal.

Là où l’ex-députée fait fausse route, c’est que l’euthanasie en Belgique n’est pas en situation de dérives quant aux pathologies concernées, puisqu’elle n’a jamais été réservée aux « malades sans perspectives de rédemption » pour ensuite être progressivement ouverte à de plus nombreuses pathologies. « Il n’y a pas de liste établie, précise Jacqueline Herremans, avocate et Présidente de l’Association pour le Droit à Mourir dans la Dignité Belgique. Il y a, par exemple, déjà des cas de patients atteints d’Alzheimer qui ont bénéficié d’une euthanasie. »

Le caractère inapaisable de la pathologie, une condition essentielle

A ce sujet, la loi belge est claire et stipule que « le patient se trouve dans une situation médicale sans issue et fait état d’une souffrance physique ou psychique constante et insupportable qui ne peut être apaisée et qui résulte d’une affection accidentelle ou pathologique grave et incurable ».

« Ce caractère inapaisable de la pathologie est une des conditions essentielles à la loi. La solution thérapeutique et palliative est toujours recherchée en priorité, avant d’envisager l’euthanasie », insiste Jacqueline Herremans.

Si de nombreux internautes craignent de voir une sorte de « sélection opérée chez les enfants, ou chez les personnes atteintes de troubles psychiques », les chiffres en Belgique montrent que ce n’est pas le cas. En 2021, 67,8 % des patients étaient âgés de plus de 70 ans, 40,2 % avaient plus de 80 ans. Seules 1,4 % des personnes euthanasiées avaient moins de 40 ans.

Les patients atteints de cancer majoritaires

Les patients atteints d’une tumeur ou d’un cancer sont largement majoritaires (62,8 %) parmi les bénéficiaires d’une euthanasie, devant des polypathologies (17,7 %), des maladies du système nerveux (7,9 %), des maladies de l’appareil circulatoire (3,7 %), des maladies de l’appareil respiratoire (2,3 %), des affections psychiatriques (0,9 %), des troubles cognitifs (1 %) et des maladies de l’appareil digestif (0,9 %) et des lésions traumatiques.

Dans la grande majorité des cas (84,1 %), le médecin estimait que le décès du patient était prévisible à brève échéance.

Surtout, les plus grandes inquiétudes des internautes tiennent au fait que l’euthanasie pourrait être imposée à certains patients ou en fonction de certaines pathologies. Or la loi belge est très stricte sur ce point. La demande doit être formulée par le patient « de manière volontaire, réfléchie et répétée ». Elle précise que cette demande ne doit pas résulter d’une pression extérieure.

Un long processus

« Le patient doit être capable de discernement et être conscient au moment de sa demande, explique Jacqueline Herremans, et cette demande ne doit jamais être à l’initiative du médecin. » Pour s’en assurer, le patient doit rencontrer à plusieurs reprises le médecin en charge de son suivi. Ce dernier doit l’informer de son état de santé, de son espérance de vie, des solutions thérapeutiques encore possibles et peut arriver, avec le patient, à la conviction qu’il n’y a aucune autre solution raisonnable dans sa situation et que la demande du patient est entièrement volontaire.

Après cette suite d’entretiens, le patient rencontre un autre médecin spécialiste de la pathologie dont il souffre, sans lien ni avec lui, ni avec son médecin de suivi, pour évoquer le dossier. Ce médecin peut être un psychiatre, qui évaluera aussi la capacité de discernement du patient avec toute l’équipe médicale.

L’équipe médicale peut également rencontrer les proches du patient pour leur expliquer la démarche et s’assurer qu’il n’y a pas de pression de leur part. « Le plus souvent, c’est l’inverse qui se passe, la famille ne souhaite pas l’euthanasie, et le médecin en arrive à leur expliquer la souffrance qui amène le patient à la demander », précise Jacqueline Herremans.

L’avocate ajoute que la longueur et la complexité des procédures permettent de s’assurer de la justification et de la pertinence du choix de mettre fin à la vie, comme elle permet au patient de faire mûrir sa décision. « L’euthanasie est le droit de mettre fin à sa vie, pas un "droit de tuer" comme certains aiment l’avancer. »