Covid-19 : Ce que reprochent les enquêteurs de l'Igas aux recherches de Didier Raoult à l’IHU

HYDROXYCHLOROQUINE Dans son rapport définitif, l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) pointe divers dysfonctionnements « susceptibles de revêtir une qualification pénale » identifiés dans des recherches de l’IHU de Marseille sur l’hydroxychloroquine

Alexandre Vella
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Didier Raoult en avril 2022. Il a quitté sa fonction de directeur de l'IHU en septembre dernier.
Didier Raoult en avril 2022. Il a quitté sa fonction de directeur de l'IHU en septembre dernier. — Christophe Simon / AFP
  • Les enquêtes et rapports d’inspections sur les dérives de l’IHU de Didier Raoult se multiplient.
  • Pressions sur les médecins, consentements de patients douteux, étude « truquée », le rapport de l’Igas, Inspection générale des affaires sociales, publié dernièrement revient sur ces dérives.
  • « 20 Minutes » revient sur quelques points saillants.

Pressions pour prescrire de la chloroquine, détournement de consentement de patient, falsification, recherches impliquant la personne humaine réalisées en infraction avec le Code de santé publique… La publication dernière du rapport définitif de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) sur les pratiques de l’IHU de Didier Raoult, notamment à propos du Covid-19, nous en apprend un peu plus sur ce qui est reproché au controversé professeur marseillais et ses équipes. Cela, alors que les ouvertures d’informations judiciaires contre l’IHU se multiplient.

Des consentements en question

Sur les « expérimentations sauvages contre la tuberculose », révélées par Mediapart en octobre dernier, la mission reproche à l’IHU qu’il lui a été rapporté que « souvent [l] e consentement [des patients] étaient recueillis à l’oral, d’où les "ok patient" écrits » sur les fiches. Par ailleurs, ce consentement a concerné des personnes non-francophones, dont la mission n’a aucune certitude que le contenu de l’expérimentation ait été exposé à ceux-ci, et plusieurs mineurs, « contrairement au protocole ». Par ailleurs, les consentements collectés ont été employés « au-delà de la fin d’étude et avec une modification substantielle sans que l’on sache à quoi servent ces consentements », observent les enquêteurs. Autant « de manquements graves au regard de la réglementation de la recherche clinique », « susceptibles de revêtir une qualification pénale », concluent les auteurs du rapport.

Une étude « truquée » pour favoriser la chloroquine

Le 5 mars 2020, alors que la pandémie débute tout juste, l’IHU obtient une autorisation de l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament) pour mettre en œuvre une recherche sur le « traitement des infections respiratoires SARS-Cov2 par l’hydroxychloroquine ». Jusque-là tout va bien. Le professeur Didier Raoult s’en va ensuite vanter les mérites de son traitement, l’expliquant même à Emmanuel Macron. Mais quasiment immédiatement, de nombreuses voix s’élèvent contre les résultats décrits dans la publication Hydroxychloroquine and azithromycin as a treatment of COVID-19 : results of an open-label non-randomized clinical trial.



En août 2020, une étude conjointe de chercheurs suisses et français, publiée dans la revue Clinical microbiology and infection, conclut que « la prescription d’hydroxychloroquine pour traiter le Covid-19 ne réduit pas la mortalité chez les patients hospitalisés et l’augmente même lorsque associée à l'azithromycin ».

Et les enquêteurs de l’Igas pourraient bien avoir mis la main sur un des artifices employés pour obtenir un résultat favorable à l'IHU. L'étude sur laquelle se base le professeur Raoult a été menée sur deux cohortes distinctes de patients: une à Nice, en traitement classique, et une à l'IHU de Marseille traité au protocole Raoult. « Alors qu’il était indiqué dans la légende la table qu’un CT≥35 est négatif, des résultats de Nice de 38 ou 40 sont transcrits positifs », découvre les auteurs de l’inspection. Autrement dit, on applique un seuil de positivité différencié aux patients traités à base d'hydroxychloroquine afin d'en valoriser l'efficacité. Malgré les demandes de précisions faites, les enquêteurs n’obtiendront aucune réponse de l’IHU à ce propos.

Pressions sur les médecins récalcitrants de l’IHU 

Visiblement, tous les médecins de l’IHU n’adhéraient pas au « protocole Raoult » et cherchaient « toutes les contre-indications possibles à l’hydroxychloroquine », rapporte le document d’après les entretiens menés avec ces derniers. Quoique interdit de prescription par décret en mai 2022, les dirigeants de l’IHU ont poursuivi leur politique de soin à partir d’hydroxychloroquine, quitte à rappeler à l’ordre les récalcitrants. « Merci d’arrêter systématiquement les traitements de l’hypertension artérielle (une contre-indication à l'hydroxychloroquine) pour prescrire HCQ +++. […] J’attire votre attention sur une certaine dérive que j’ai constatée sur les contre-indications à l’hydroxychloroquine », écrit  le 19 mai 2021 le professeur Million (responsable de l'accueil de jour) à ses équipes dans la boucle WhatsApp. Un message qui fait écho a un précédent, datant du mois de décembre.

De même, à un médecin qui s’inquiétait de réaliser des prescriptions hors autorisation de mise sur le marché, le même professeur Million, lui a répondu, « c’est l’hôpital qui couvre ». Or, le Code de santé publique indique bien que la « responsabilité du médecin prescripteur »  est engagée sur le plan déontologique, civil ou administratif et pénal.

Les auteurs du rapport notent enfin qu’il « est quasi impossible aux praticiens de pas appliquer les protocoles IHU ou décisions de responsables sauf à se faire mettre au ban ou à devoir partir sans espoir de carrière professionnelle ». Là aussi, de « telles pratiques sont susceptibles de revêtir une qualification pénale », concluent, une nouvelle fois, les inspecteurs.