Arrêts maladie : « Ça fait des années que la santé mentale des jeunes se dégrade »

MOT DU MEDECIN L’augmentation des arrêts de travail en lien avec la santé mentale touche particulièrement les moins de 30 ans

Diane Regny
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44% des jeunes, contre 35% pour l'ensemble des salariés, qui jugent négativement leur santé mentale l'imputent au seul contexte professionnel. (PHOTO D'ILLUSTRATION)
44% des jeunes, contre 35% pour l'ensemble des salariés, qui jugent négativement leur santé mentale l'imputent au seul contexte professionnel. (PHOTO D'ILLUSTRATION) — Canva
  • Hors covid-19, les maladies ordinaires (grippe, rhume, angine, etc.) sont la première cause d'arrêt (27%) devant les troubles psychologiques et l'épuisement professionnel qui suscitent 20% des arrêts (après 17% en 2021 et 15% en 2020), selon une étude annuelle du groupe de protection sociale Malakoff Humanis publiée ce jeudi.
  • 43% des jeunes salariés qui jugent leur santé mentale médiocre ont été arrêtés en mars 2022 (contre 18% de l’ensemble des salariés).
  • 20 Minutes fait le point grâce à l'éclairage du psychologue et spécialiste de l'épuisement au travail Philippe Zawieja.

Les arrêts maladie se sont multipliés en 2022. Quatre salariés sur dix se sont fait arrêter. Une recrudescence qui n’est pas uniquement due au Covid-19 et touche particulièrement les jeunes, souligne  l'étude du groupe de protection sociale Malakoff Humanis publiée jeudi. Les moins de 30 ans se font plus souvent arrêter par leur médecin que l’ensemble des salariés et invoquent plus souvent des raisons psychologiques. Mais pourquoi la santé mentale des jeunes est-elle plus mise à mal ? 20 Minutes se penche sur ce problème de santé publique.

Pourquoi les jeunes font-ils état d’une santé mentale plus dégradée que les autres ?

C’est un fait : les moins de 30 ans sont plus nombreux à juger que leur santé mentale est dégradée. Parmi les salariés, ils sont 23 % chez les jeunes contre 16 % pour l’ensemble des employés. « Ça fait des années que la santé mentale des jeunes se dégrade », note Philippe Zawieja, spécialiste en santé psychologique du travail. Une problématique qui a précédé la pandémie de Covid-19, précise-t-il, citant pêle-mêle « l’augmentation de la vie étudiante » ou le « manque de perspective ».

« Les jeunes accordent aussi plus d’importance à leur santé psychologique parce qu’ils sont, la plupart du temps, peu confrontés à des problèmes de santé physique », souligne-t-il. Car si les jeunes sont plus souvent en arrêt pour cause de Covid-19, leur santé physique est généralement moins source d’angoisse et nécessite moins d’entretien que pour les salariés plus âgés. Mais la pandémie a été particulièrement violente pour de nombreux jeunes.

Ces derniers ont vécu les confinements répétés et les atteintes à leur liberté de mouvement comme une injustice, en particulier au début de l’épidémie, quand le coronavirus était présenté comme une maladie dangereuse uniquement pour les personnes âgées et atteintes de comorbidités. D’autant que pour beaucoup de jeunes, étudiants ou nouveaux salariés, « cet enfermement s’est fait dans des conditions difficiles, par exemple dans un studio, et la perte de leur vie sociale et festive, qui est un marqueur fort de la jeunesse, a été particulièrement violent », souligne le chercheur en santé au travail à Mines ParisTech.

En quoi le travail peut-il particulièrement influencer la santé psychique des jeunes ?

A chaque génération et, surtout, à chaque âge de la vie, le rapport au travail change. Les jeunes salariés sont en « quête de sens » dans leur vie professionnelle. Mais cette quête est rendue difficile par un marché du travail saturé, en particulier dans certains domaines, ainsi qu’une « dématérialisation du travail ». « Le télétravail chez les jeunes salariés a d’abord été le synonyme d’une grande liberté, d’une grande autonomie dans l’organisation de son propre travail mais la contrepartie, c’est la grande solitude », souligne Philippe Zawieja. Pour s’engager dans une entreprise et se sentir moteur des projets et des orientations de cette dernière, travailler de chez soi peut devenir contreproductif. Sans compter qu’on a plus de chances d’être à un poste à responsabilités à 50 ans plutôt qu’à 25.

Or, il est difficile pour les jeunes de travailler dans des entreprises qui ne prennent pas (encore ?) en considération le changement climatique, par exemple. « Le monde tel que le perçoivent les jeunes est extrêmement angoissant entre les perspectives économiques, les épidémies qui semblent se succéder et les perspectives environnementales », liste l’auteur du livre Le Burn-out. D’après une étude publiée dans The Lancet et qui concerne une dizaine de pays, 45 % des jeunes souffrent aujourd’hui d’écoanxiété.

De nombreux jeunes salariés ont donc la sensation de ne pas « maîtriser leur avenir », ce qui est un « facteur majeur de dépression », explique le spécialiste de l’épuisement au travail. Les moins de 30 ans sont aussi plus nombreux à faire des « jobs alimentaires ». « On a été élevés dans l’idée que le travail doit être aussi épanouissant que le reste et c’est un critère qui devient de plus en plus important, or quand on fait un job alimentaire, on est loin d’être dans l’épanouissement », souligne Philippe Zawieja. 44 % des jeunes (contre 35 % de l’ensemble des salariés) qui jugent négativement leur santé mentale l’imputent au seul contexte professionnel.

Comment améliorer la santé psychologique des jeunes au travail ?

Aussi contreproductif que ça puisse paraître pour les entreprises et la Sécurité sociale, le fait que les jeunes qui se sentent psychologiquement mal s’arrêtent plus souvent que l’ensemble des salariés est une bonne nouvelle. « Pour certains, ça peut paraître "chochotte" de s’accorder une pause quand on est en souffrance psychologique mais en termes de prise en charge, c’est toujours mieux de prendre les choses en amont. C’est moins long, moins lourd et moins violent », décrypte l’expert de la santé mentale au travail.

Il peut être très valorisant de peser sur les orientations RSE (Responsabilité sociétale des entreprises) de sa boîte, pour reprendre le contrôle sur son avenir et avoir la sensation de faire une différence. Quand c’est possible. Mais en attendant d’avoir un pouvoir décisionnaire ou de pouvoir changer de vie professionnelle, de nombreux jeunes continuent à avoir la sensation « d’être à la merci de décisions datées, lentes et qui ne respectent pas leur rythme ».

Philippe Zawieja note qu’il faudra laisser passer du temps si l’on veut voir un changement sociétal sur cette question parce que « pour le moment, le bien-être des salariés n’est pas la préoccupation essentielle d’une entreprise même si ça devient progressivement l’une de ses missions secondaires ». Il conseille alors de pratiquer du sport pour se défouler et prendre soin de son psychisme. Il faut aussi essayer de s’éloigner des écrans le soir, qui dérèglent le sommeil. Les jeunes sont les plus gros consommateurs d’écran et ceux qui rapportent avoir le plus de problèmes pour bien dormir. Presque un employé de moins de 30 ans sur deux souffre de troubles du sommeil contre un sur trois dans l’ensemble des salariés.