Non, des cellules de fœtus avortés ne sont pas utilisées dans l’industrie agroalimentaire

FAKE OFF Des associations américaines ont inventé un lien entre l’utilisation de ces cellules dans la recherche biomédicale et l’industrie alimentaire

Romarik Le Dourneuf
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De nombreux aliments contiennent des exhausteurs de goût pour intensifier leurs arômes. (Illustration)
De nombreux aliments contiennent des exhausteurs de goût pour intensifier leurs arômes. (Illustration) — Didgeman / Pixabay
  • De nombreux internautes relaient une rumeur selon laquelle l’industrie agroalimentaire utiliserait des cellules et des tissus de fœtus avortés dans la fabrication d’exhausteurs de goût.
  • Cette infox a été créée par des associations anti-avortement aux Etats-Unis après que la firme PepsiCo a passé un contrat de développement avec la société de biotechnologie Senomyx, qui utilisait ces cellules dans sa recherche biomédicale.
  • Il n’existe pas de lien entre les recherches médicales du laboratoire de biotechnologie et la société PepsiCo, selon cette dernière. La vidéo utilisée par les teneurs de cette rumeur pour prouver l’existence d’un marché du fœtus est elle-même un montage révélé par l’enquête d’une commission sénatoriale aux Etats-Unis.

L’industrie agroalimentaire aurait-elle franchi la ligne rouge ? C’est ce que semblent déclarer certains internautes sur les réseaux sociaux en alertant sur la présence de cellules de fœtus humains dans notre alimentation.

Nestlé, PepsiCo, Tropicana… Des marques sont directement citées. En remontant la rumeur, on retrouve un fil de discussion publié par un twitto le 11 juillet. Selon lui, une société américaine, Senomyx, produirait des exhausteurs de goûts (des substances destinées à augmenter l’intensité de la perception olfacto-gustative d’une denrée alimentaire) pour ces marques « à base de cellules rénales (mais pas que) de fœtus avortés ».

Une rumeur sur les réseaux sociaux avance que des cellules de foetus avortées seraient utilisées dans l'industrie alimentaire.
Une rumeur sur les réseaux sociaux avance que des cellules de foetus avortées seraient utilisées dans l'industrie alimentaire. - Capture d'écran

L’internaute avance même que la FDA (la Food and Drugs Administration, l’administration américaine des denrées alimentaires et des médicaments) serait impliquée dans un vaste marché noir de fœtus dans le monde, et va jusqu’à dresser une liste des tarifs organe par organe. L’accusateur multiplie ainsi les « preuves », jusqu’à partager une vidéo en caméra cachée d’une ancienne directrice médicale du Planning familial américain en train d’opérer une vente d’organes lors d’un rendez-vous dans un restaurant.

Un argumentaire des plus convaincants sur les pratiques cannibales d’une industrie prête à tout. Mais rien de tout cela n’est vrai.

FAKE OFF

L’utilisation de cellules, tissus et organes de fœtus avortés est l’objet d’un grand nombre de fantasmes aux Etats-Unis, alimentés par les associations anti-IVG depuis plusieurs années. Au cœur de cette rumeur sur l’industrie alimentaire, on trouve donc la société de biotechnologie américaine Senomyx.

En 2002, des employés de la société ont fait paraître, dans la revue scientifique Proceedings of the National Academy of Science of the United States of America, un article sur le fonctionnement des récepteurs du goût dans la bouche et la manière dont ils transmettent des informations au cerveau. Les chercheurs y déclarent avoir lancé des expériences avec des cellules du type HEK-293T. Des cellules issues d’un fœtus avorté, oui, mais pas directement.

Des cellules reproduites et utilisées dans la recherche biomédicale

Il s’agit ici d’une lignée de cellules fœtales. Elle s’obtient en prélevant une cellule sur un fœtus, ici avorté et avec l’accord des parents, puis en la multipliant en plusieurs cellules identiques. Ces dernières sont ensuite cultivées et reproduites pendant des années, voire des décennies, à des fins de recherche scientifique. Toutes les cellules du type HEK-293 sont issues d’un fœtus avorté dans les années 1970 aux Pays-Bas. On ne prélève donc pas automatiquement des cellules sur tous les fœtus avortés, comme le suggèrent certains internautes.

Ce type de cellules est régulièrement utilisé à des fins de recherche scientifique et pharmacologique. Les HEK-293 ont, par exemple, été utilisées par certains laboratoires dans les tests d’élaboration de vaccins contre le Covid-19. En revanche, il n’est jamais fait mention, dans les recherches de Senomyx ou d’autres scientifiques, de cellules humaines pour l’industrie alimentaire.

Alors, quel rapport y aurait-il entre l’utilisation de lignées de cellules fœtales dans la recherche médicale et notre assiette ? Le lien a été fait de manière opportuniste et sans aucune preuve par des associations américaines en 2010 lorsque la société Senomyx, aujourd’hui propriété du groupe Firmenich, a signé un contrat avec PepsiCo pour le développement de nouveaux exhausteurs de goût au profit du géant de l’alimentation. Par exemple, l’association « Children of God for Life » (Les enfants de Dieu pour la vie) a appelé en 2011 au boycott des produits PepsiCo. Des rumeurs retentissantes au point que le vice-président de la firme avait dû à l’époque se fendre d’un communiqué pour démentir les liens entre les recherches de Senomyx utilisant des cellules HEK-293 et celles qui concernaient ses produits.

PepsiCo dément encore

Contactée par 20 Minutes, une porte-parole du groupe maintient sa position : « Il n’y a évidemment aucune cellule humaine ou de fœtus avorté dans les produits PepsiCo. Les exhausteurs de goût utilisés dans les produits sont ceux autorisés par la réglementation EU concernant les additifs ». Avant de préciser que, conformément à la loi, dès qu’un exhausteur de goût est ajouté dans une recette, il est indiqué dans la liste des ingrédients. Exemple avec le glutamate monosodique, réputé pour son effet « quand on en mange un, on ne peut plus s’arrêter » dans les cacahuètes et autres gâteaux salés d’apéritif.

Capture d'écran de la vidéo montée qui accusait la directrice médicale du Planned Parenthood.
Capture d'écran de la vidéo montée qui accusait la directrice médicale du Planned Parenthood. - Capture d'écran

Et la vidéo présentée comme preuve ultime du commerce de fœtus ? On l’a dit, c’est en réalité une tromperie. Dans ces images publiées en 2015 par une organisation anti-avortement baptisée Center for Medical Progress (Centre pour les progrès médicaux) , on y voit Deborah Nucatola, directrice médicale, expliquer comment les avortements sont provoqués de manière à protéger les tissus et organes des fœtus pour ensuite les réutiliser. Elle évoque même certains prix, allant de 30 à 100 dollars.

Cette vidéo a provoqué un tel scandale aux Etats-Unis qu’une commission sénatoriale a été chargée d’enquêter la même année. Elle a révélé qu’il s’agissait d’un montage. Dans la vidéo d’origine, la responsable, croyant discuter avec des chercheurs scientifiques intéressés par les procédés, leur détaille le processus de prélèvement des tissus, après accord du don par les parents, pour des cellules destinées à la recherche. Elle précise bien qu’aucun bénéfice n’est réalisé par sa structure, et les tarifs qu’elle avance sont en réalité les simples frais de transport et de matériel utilisé.

L’entreprise Senomyx, ainsi que les autres marques citées, n’avaient pas répondu à nos sollicitations à l’heure où nous publions cet article.