Guerre en Ukraine : « J’ai appris le "damage control" aux infirmières ukrainiennes », raconte Angeline, de retour de mission humanitaire

INTERVIEW Angeline revient d'une mission humanitaire en Ukraine, où elle a formé des infirmières à la médecine de catastrophe

Propos recueillis par Oihana Gabriel
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Angeline, infirmière a été former des infirmières ukrainiennes aux soins en zone de catastrophe pour l'ONG Doc4Ukraine en juin 2022.
Angeline, infirmière a été former des infirmières ukrainiennes aux soins en zone de catastrophe pour l'ONG Doc4Ukraine en juin 2022. — Doc4Ukraine
  • Angeline, 42 ans, est directrice de soins infirmiers dans une clinique à Monaco et bénévole pour la Croix-Rouge.
  • Elle est partie en Ukraine durant une semaine en juin pour l’ONG Doc4Ukraine, afin de former des infirmières aux soins de catastrophe.
  • Sur place, Angeline a expliqué les gestes qui sauvent et le « damage control » à plus de 200 infirmières qui se préparent à aller au front.

Angeline Pena Prado, directrice des soins infirmiers au centre d’hémodialyse privé de Monaco, du groupe Elsan, était déjà partie avec la Croix-Rouge pour des missions humanitaires au Tchad, au Pakistan… Mais c’est la première fois qu’elle s’est rendue dans un pays en guerre.

Du 12 au 19 juin, elle est allée en Ukraine avec l’ONG Doc4Ukraine. Sa mission ? Préparer les infirmières ukrainiennes à soigner les blessés de guerre. Angeline raconte à 20 Minutes sa passion, ses rencontres et ses découvertes.

Angeline Pena Prado, infirmière, a été en Ukraine pour former des infirmières aux soins de catastrophe.
Angeline Pena Prado, infirmière, a été en Ukraine pour former des infirmières aux soins de catastrophe. - Angeline Pena Prado

Pourquoi avez-vous décidé de partir en Ukraine ?

J’ai été contactée via Linkedin par la présidente de l’ONG Doc4Ukraine, car j’ai passé deux diplômes : l’un de réanimation et l’autre de soins infirmiers en situation de catastrophe. Elle m’a proposé de partir en mission en Ukraine, j’ai tout de suite accepté. L’endroit me paraissait assez sûr. Si ça avait été dans le Donbass, je n’aurais sans doute pas dit oui, car j’ai 42 ans et trois enfants.

Justement, où étiez-vous ?

Je ne peux pas vous donner l’endroit précis pour des raisons de sécurité. Les travailleurs humanitaires peuvent être la cible d’attentat, d’espionnage, d’enlèvement. Mais je peux vous dire que c’était à l’est, en seconde ligne.

Quelles étaient vos missions ?

L’équipe venue de France était constituée de trois soignants : un chirurgien orthopédique de traumatologie, un médecin et moi. Je m’occupais du training infirmier pour soigner les adultes, mais aussi les enfants. Pendant une semaine, je faisais 3 cours de 2 heures par jour, avec entre 15 et 40 infirmières. En tout, on a formé 257 infirmières qui venaient de tout le pays, c’est énorme.

Ces infirmières étaient-elles habituées au front ?

Non, j’ai dû rapidement adapter la formation. Elles ont tous les âges, entre 22 et 65 ans, toutes les conditions physiques, et travaillent souvent dans des soins programmés, en médecine ou chirurgie. Si elles partent au front – sur la base du volontariat – elles se retrouvent donc sur un champ de bataille avec des blessures qu’elles n’ont jamais vues. Les points de pression manuels ou la position latérale de sécurité (PLS), c’était des choses qu’elles connaissaient en théorie, mais pas en pratique.

En France, à cause des attentats du 13-Novembre, cela fait plus de six ans qu’on développe une médecine de catastrophe. On a tous entendu parler du garrot tourniquet, développé des plans blancs dans les hôpitaux, des fiches réflexes en fonction des professions. La police, les pompiers, l’hôpital sont préparés à faire face à une attaque massive. En Ukraine, ils n’avaient pas du tout cette culture.

Que leur avez-vous appris ?

J’ai révisé avec elles certaines choses basiques et appris le «damage control ». C’est une technique qui permet de sauver le patient dans les 5 à 15 premières minutes sur un terrain de catastrophe. Et un protocole qui a été mis en place par la marine américaine pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils se sont inspirés des bateaux : quand ils se faisaient bombarder, l’idée n’était pas de réparer la coque, mais de colmater pour arriver jusqu’au port. La médecine moderne s’en est inspirée. On va se concentrer sur trois choses : arrêter l’hémorragie, libérer les voies aériennes et lutter contre le pneumothorax compressif. Quand un poumon s’est écroulé sur lui-même, on va rentrer une aiguille pour faire sortir l’air entre la plèvre et le poumon et permettre au patient de respirer. Et attendre ainsi 20 minutes d’avoir un drain thoracique à l’hôpital.

Pourquoi est-ce important d’apprendre le « damage control » ?

Pendant mon cours, je pose deux questions : « est-ce que vous savez en combien de temps un soldat blessé meurt » ? En général, elles répondent « tout de suite ». Mais en réalité, 40 % vont mourir immédiatement, 25 % en moins de 5 minutes et 15 % entre 5 et 30 minutes. Les vingt premières minutes sont donc primordiales pour ces derniers. Or, elles n’avaient aucune notion de triage des patients.

Deuxième question : « qu’est-ce qui tue ? » Elles pensent plus à l’hémorragie qu’au pneumothorax. Et leurs questions montraient qu’elles n’avaient pas l’habitude du soin en mode dégradé. Par exemple : « de quel côté je dois tourner le blessé pour le mettre en PLS ? » Je répondais : « on s’en fiche, il faut le tourner vite pour le sauver ! »

Que retenez-vous de ce périple humanitaire ?

Je retiens des gens très courageux. Même si on était dans une zone hors combat, il y avait des alertes au bombardement quotidiennes. Quand ils sont en train d’opérer, de faire des soins, ils ne lâchent pas le patient. Une fois, nous avons dû déplacer la formation dans un couloir d’une école d’infirmière pour nous éloigner des fenêtres lors d’une alerte. Ils ont été très heureux et reconnaissants d’avoir de l’aide de l’extérieur. Un ami ukrainien, notre coordinateur sur le terrain, m’a écrit un mot qui résume tout : « In dark times, right people are clearly visible », (« Dans les temps sombres, les personnes lumineuses sont clairement visibles »).

Je me suis sentie utile. Au début, les infirmières étaient un peu fatiguées et dubitatives. Mais elles ont été emballées. Et puis c’était un moment pour elles, en dehors du service de soin, de la tension. On a rencontré un tel succès que l’ONG a eu beaucoup de demandes pour continuer ces formations partout dans le pays. Mais j’insiste : le personnel qui part en Ukraine doit être expérimenté, avoir un profil d’urgentiste… Le soin courant, ils le font, c’est vraiment le côté spécifique de médecine de catastrophe qu’il faut pouvoir leur apporter.

Est-ce qu’il y a un point commun entre vos expériences dans l’humanitaire ?

On s’aperçoit de la capacité de résilience de l’être humain. On voit des sociétés complètement déstructurées, à cause d’une catastrophe naturelle ou d’une guerre. Même sous les bombes, les Ukrainiens gardent leur calme, ne se plaignent pas, ne sont pas agressifs. Ce qui ressort, c’est beaucoup d’entraide, une envie de bien faire, un don de soi pour sa profession, son pays.

Pensez-vous y retourner ?

J’adorerais ! Mais l’association recherche des donateurs, des partenaires pour envoyer du matériel médical, de l’aide alimentaire et des équipes. C’est une question de moyens et pas d’envie.