Crise à l’hôpital : Indispensables en France, les médecins étrangers toujours dans la précarité

SOINS Une loi de 2019 devait faciliter le recrutement de médecins diplômés en dehors de l’Union Européenne. Mais pour le moment, certains dossiers restent bloqués

Oihana Gabriel
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Illustration d'urgences à l'hôpital Tenon.
Illustration d'urgences à l'hôpital Tenon. — A. GELEBART / 20 MINUTES
  • Environ 4.500 médecins, qui ont passé leur diplôme hors de l’Union Européenne, travaillent aujourd’hui à l’hôpital public français.
  • Une réforme de leur statut a été votée en 2019. Mais encore aujourd’hui, ces soignants, indispensables à certains services, rencontrent des difficultés pour obtenir un poste.
  • Environ 3.000 dossiers sont en effet bloqués. Pourtant, recruter plus facilement des médecins étrangers ou leur proposer un poste dans des zones sous-denses seraient une bouffée d’oxygène pour certains hôpitaux.

« S’ils n’étaient pas là, ce serait le chaos », cingle Mathias Wargon, chef du service des urgences de l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). « Ils », ce sont les médecins formés à l’étranger, en dehors de l’Union Européenne, qui prêtent main-forte aux urgentistes, pédiatres, gynécos en France. Ils sont de plus en plus nombreux parmi les hospitaliers, mais pas toujours dans de bonnes conditions.

Une loi votée en 2019, puis son décret, publié en 2021, devaient permettre de leur assurer un statut moins précaire et leur donner envie de venir et de rester travailler dans l’Hexagone. Mais leur parcours du combattant est toujours d’actualité, et certains dossiers sont même bloqués.

Un bug au moment du recrutement des nouveaux médecins étrangers

« On peut estimer à environ 4.500 le nombre de praticiens ayant un diplôme hors UE exerçant dans les établissements hospitaliers français », note la Direction générale de l’offre de soins (DGOS). Et pour eux, les conditions de travail sont particulièrement difficiles. Au début de leur parcours en France, ils sont « praticiens attachés associés », « placés sous la responsabilité d’un praticien hospitalier et payés deux fois moins qu’un collègue qui a la même ancienneté, explique Salem Ould Zein, président du Syndicat national des praticiens à diplôme hors Union Européenne (SNPADHUE). Ils ne peuvent ni grimper les échelons, ni exercer dans un désert médical, ni partir dans le privé. » En revanche, s’ils obtiennent leur autorisation, ils peuvent alors exercer comme praticien associé, avec les mêmes salaires et possibilités de s’investir et se projeter dans le service.

Qu’est-ce qu’a changé, pour eux, le décret de 2021 ? Deux choses essentiellement. Auparavant, pour devenir des praticiens associés, ces médecins diplômés devaient passer un concours, l’Epreuve de vérification des connaissances (EVC), et exercer pendant trois ans dans un hôpital français dit « validant » (capable de valider leur formation). Et les établissements eux-mêmes sélectionnaient ensuite ces recrues. Désormais, le délai est réduit à deux ans, et c’est le ministère qui ensuite flèche tel médecin pour tel hôpital. « Avant, je prenais le nombre de médecins dont j’avais besoin, résume Mathias Wargon. Aujourd’hui, c’est le ministère qui décide : j’en ai demandé six et obtenu trois. C’est quand même bizarre de nous parler d’autonomie des hôpitaux alors qu’on nous retire ce droit… ».

« Les candidats étaient obligés de chercher leurs postes, nuance Salem Ould Zein, par ailleurs réanimateur à l’hôpital de Châlons-en-Champagne. Et beaucoup ne savaient pas où chercher. Depuis 2021, on est passé à un choix en fonction du classement à l’EVC. » A l’image des internes.

Levée de boucliers des chefs de service

Cette nouvelle procédure a fait grincer des dents. « Cinq médecins étrangers qui travaillent dans mon service depuis des années devaient partir pour un autre hôpital à cause du nouveau système d’affectation, explique Mathias Wargon. Les établissements qui devaient les recevoir n’étaient pas au courant, on était en train de séparer des familles… » Car ces praticiens ont souvent atteint la quarantaine et bâti une famille. On fait donc face à une situation ubuesque : « ils veulent rester, on a besoin d’eux, ils connaissent le service, mais on ne peut pas les garder », résume Mathias Wargon. Un collectif de médecins étrangers a publié dans Ouest-France une tribune : « pour résumer, nous devons tout quitter (famille, service hospitalier) et aller au gré des affectations sans aucune maîtrise sur notre avenir professionnel et personnel ». Un bug regrettable alors que les plannings d’été ressemblent à un casse-tête partout en France.

« Parmi les 1.700 reçus de la session 2021, beaucoup risquaient de devoir quitter leur service », explique Salem Ould Zein. Pour sortir de ce blocage, il a finalement été décidé que ces médecins déjà en poste après leur validation choisiraient en priorité leur affectation. Les hôpitaux devraient donc y voir un peu plus clair d’ici à quelques mois mais en attendant, le nouveau système, censé améliorer les choses, a plutôt angoissé soignants et chefs de service.

3.000 dossiers bloqués

Il existe une deuxième voie pour faire des médecins étrangers des praticiens associés en France : la procédure dérogatoire Stock. Qui, elle aussi, a connu des déboires. « Les médecins étrangers qui ont exercé en France entre 2015 et 2019 peuvent déposer leur dossier aux Agences régionales de santé (ARS), sans passer par le concours (EVC), reprend Salem Ould Zein. Quand l’ARS valide un dossier, il remonte en commission régionale d’autorisation d’exercice de la spécialité. » Problème : 4.500 dossiers ont été déposés en octobre 2020, « et seuls 1.500 ont été étudiés depuis, alors que cette procédure s’arrête fin décembre 2022 ! Trois ans après l’adoption de la loi, on n’arrive toujours pas à l’appliquer ! » Sollicité par le SNPADHUE, le ministère s’est engagé à accélérer les procédures pour ces 3.000 dossiers bloqués.

Or, ces médecins encore en attente ont été en première ligne dans la lutte contre le Covid-19, et restent indispensables au bon fonctionnement de certains services. « C’est un scandale, tempête Karim Tazarourte, président de la Société française de médecine d'urgence (SFMU). On a besoin d’eux. Mais leurs conditions d’exercice sont clairement perfectibles ». « Il y a tellement d’obstacles pour recruter des médecins étrangers qu’on dirait que le ministère préfère le burn-out », critique Bruno Megarbane, chef de service de la réanimation médicale et toxicologique à l’hôpital Lariboisière.

Une piste pour soulager les urgences ?

Leur offrir de meilleures conditions de travail et faciliter leurs recrutements dans les zones sous-denses peuvent être des solutions pour l’hôpital en général, et pour les urgences en particulier. « Plus de 5.000 médecins étrangers formés souhaitent rester en France. Et ils ont une moyenne d’âge plutôt jeune sachant que la population médicale vieillit. C’est un gain sur tous les plans », assure Salem Ould Zein. « Les jeunes médecins français n’ont plus envie de travailler aux urgences, ils me disent que c’est trop dur, regrette Gilles Moalic, chef de service des urgences à Angoulême. Recruter des médecins étrangers, j’y pense. »

Du côté du ministère, on assure que « les praticiens étrangers diplômés hors UE contribuent à apporter une réponse aux tensions rencontrées dans certaines structures hospitalières. Une attention particulière est portée aux dossiers de candidature des praticiens diplômés hors UE titulaires de la spécialité médecine d’urgence ».