Hôpital : Les urgences craignent un « été de tous les dangers » pour les patients et les soignants

CRISE Au moins 120 services d'urgence dans toute la France rencontrent des difficultés dès le mois de mai, les soignants s'inquiètent de ne pouvoir faire face à l'afflux de patients cet été

Oihana Gabriel
— 
Illustration d'un service d'urgences.
Illustration d'un service d'urgences. — UGO AMEZ/SIPA
  • Depuis des années, les urgentistes alertent sur le manque de paramédicaux et l'attente trop longue des patients aux urgences.
  • Mais cette année beaucoup de voix se sont élevées dès le mois de mai, pour prévenir que l'été risque d'être catastrophique.
  • Manque de paramédicaux, de médecins, manque de consultations en ville, lits fermés en aval... Certains services n'ont d'autre choix que de fermer, temporairement. Si dès mai, ces services ne peuvent plus gérer les urgences vitales, on risque encore davantage cet été de voir des morts évitables.

« En France, aujourd’hui, le risque de mourir à cause d’un obus russe est limité, mais pas celui de mourir d’un défaut de soins ! ». C’est par cette alerte que se termine le courrier du syndicat Samu-Urgences de France (SUDF), adressé à la nouvelle ministre de la Santé dès vendredi dernier.

A peine installée, Brigitte Bourguignon doit faire face à des cris d’alarme venus de partout en France : les urgences craquent. Depuis des années, les soignants de ces services particulièrement exposés font part de leurs inquiétudes, mais la situation semble plus grave que les années précédentes. Et n’augure rien de bon pour cet été.

« C’est du jamais vu à cette époque là »

On aurait pu croire qu’après deux ans de Covid-19, ce printemps avec des indicateurs au beau fixe laisserait une bouffée d’oxygène. Mais nos hôpitaux sortent éreintés, avec des départs non remplacés, des lits supprimés, une attractivité de leurs métiers mise à mal. Symboles de cette crise : les urgences n’arrivent plus à faire face. Aujourd’hui, au moins 120 services d’urgences rencontrent de très grosses difficultés, en raison du manque d’effectifs. « Cela va de la fermeture de services jour et nuit, sur certaines tranches horaires à des gardes dégradées, précise Louis Soulat, porte-parole et vice-président du SUDF. C’est du jamais vu à cette époque ! »



Une situation inédite à plus d’un titre. Les démissions et la difficulté à recruter ne touchent pas que les paramédicaux, mais également les médecins. « C’est la première fois qu’on voit autant de professionnels qui se réorientent », reprend celui qui est aussi chef de service des urgences du CHU Rennes. C’est donc une crise qui s’autoalimente : plus il y a de départs, plus les derniers survivants souffrent… « Il y a six mois, j’étais encore optimiste sur les urgences, reprend-il. Mais ça s’est dégradé rapidement avec trois médecins qui ont décidé de partir et deux qui ne viendront finalement pas. Je ne suis pas sûr que ceux qui sont là restent longtemps. Cela fait 35 ans que je fais de la médecine d’urgence et pour la première fois, j’envisage un droit de retrait. »

« 30 % de passages en plus sur l’année par rapport à 2019 »

Ensuite, la crise n’a jamais connu une telle ampleur. Si le Collectif Inter Urgences alerte depuis mars 2019 sur la situation dégradée de ces services de première ligne, trois ans après, certains d’eux ferment purement et simplement. Et pas seulement dans les petites villes : même les CHU aujourd’hui en limitent l’accès,  notamment à Bordeaux. Et aucune région ne semble épargnée. « La situation est dramatique aussi en raison du niveau d’activité des services d’urgence, avec à Rennes par exemple, 30 % de passages en plus sur l’année par rapport à 2019 », reprend l’urgentiste. Avec des patients parfois âgés, poly pathologiques… « Cela peut prendre 12h avant de trouver un lit d’aval, reprend-il. Quand on ne peut plus passer dans les couloirs tellement il y a de brancards, impossible d’amener au patient un bassin pour qu’il puisse uriner à temps ! C’est frustrant pour le soignant. Sans parler des risques de décès sur un brancard… » Ces médecins préviennent : s’il y a des drames, les soignants ne pourront pas être tenus pour responsables alors que le pouvoir ne leur donne plus les moyens de remplir leur mission.

Enfin, les tensions n’ont jamais été aussi précoces. « D’habitude, les ARS nous réunissent en juin pour parler de l’organisation l’été, cette année c’est en mai », illustre Louis Soulat.

Illustration d'un service d'urgences à Bordeaux.
Illustration d'un service d'urgences à Bordeaux. - UGO AMEZ/SIPA

« C’est l’été de tous les dangers »

Si en mai les urgentistes n’arrivent plus à traiter les urgences vitales comment se déroulera l’été ? Une période traditionnellement compliquée, car les soignants aussi ont besoin de vacances… « Certains services d’aval vont fermer cet été notamment dans les Ehpad, dans les soins de suite, insiste Louis Soulat. Ce qui va aggraver l’attente aux urgences par un effet domino. » « Pour la première fois, le système hospitalier est aux limites de la rupture », confirme Benjamin Clouzeau, réanimateur au CHU Bordeaux.

« C’est l’été de tous les dangers, tranche Christophe Prudhomme, urgentiste au Samu 93 et porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France (AMUF). Il faut être clair, s’il n’y a pas un changement radical et rapide, aujourd’hui il y a déjà des morts évitables, il y en aura encore plus cet été. Un système de soins aussi dégradé, c’est particulièrement scandaleux dans une aussi grande puissance…. »

Quelles solutions ?

La nouvelle ministre de la Santé va devoir traiter ce dossier en urgence. Elle a déjà reçu certains syndicalistes samedi. Aucune mesure concrète n’a encore été annoncée. En attendant, les ARS planchent sur des solutions pour cet été. Celle d’Ile-de-France mise à la fois sur le « renfort de personnels externes, du type étudiants en dernière année » et sur la trentaine de « filières gériatriques » existantes qui évitent les passages aux urgences de personnes âgées. Lors d’une réunion lundi, il a aussi été question de demander aux soignants en poste de ne prendre que deux semaines de vacances. « Ça va être contre-productif : on risque des démissions à la rentrée et encore moins de soignants pour l’hiver prochain », regrette Christophe Prudhomme. D’autant que cela fait plus de trois ans qu’on demande aux soignants des efforts… A Rennes, « on propose de tester des solutions dégradées ce week-end de l’Ascension pour cet été », reconnaît Louis Soulat.



Voilà pour le court terme. Mais une réflexion sur le système de santé dans son intégralité est indispensable si le gouvernement veut sauver un système que beaucoup de pays envient. « Les urgences ne sont qu’un symptôme d’un problème général qui commence en amont par la pénurie de généralistes et se poursuit en aval par le manque de lits dans les services », synthétise Benjamin Clouzeau. D’où l’importance pour ces médecins de ne pas sortir de son chapeau un « plan Urgences », version pansement… Une des solutions pour SUDF, serait d’imposer l’appel au 15 comme filtre jour et nuit. « Pour qu’au moins, on puisse traiter les vraies urgences à temps, argumente Louis Soulat. Trier par le 15 la nuit, c’est accepté, la journée, beaucoup moins. »

Revaloriser les salaires, un impératif

Comme souvent, il va être question de salaires. Revaloriser la pénibilité (donc les horaires de nuit et de week-end) semble inéluctable. « Ce serait assez rapide à faire puisque cela a été mis en place pendant le Covid, reprend l’urgentiste rennais. Mais ça ne suffira malheureusement pas. Mais ça redonnerait de l’attrait pour ceux qui seraient tentés de partir. »

Pour partager les contraintes, le vieux débat sur la participation des généralistes aux gardes de nuit revient. Frédéric Valletoux, président de Fédération Hospitalière de France (FHF) l’a proposé, suscitant une levée de bouclier. « Si on rend obligatoire la permanence des soins, on va opposer la médecine de ville aux hôpitaux », prévient Louis Soulat. Autre dossier explosif :  la liberté d'installation des médecins. La nouvelle ministre a d’ailleurs assuré qu’elle ferait des déserts médicaux sa priorité