Bordeaux : La régulation des entrées est l'« l’avenir de nos urgences », pour le chef de service de l'hôpital Pellegrin

REPORTAGE Depuis le 18 mai, les personnes qui se présentent spontanément aux urgences adultes la nuit, sans avoir contacté le 15 au préalable, sont orientées à l’entrée

Elsa Provenzano
— 
Grève aux urgences: «Je n’en peux plus de voir nos aînés sur des brancards dans les couloirs...» — 20 Minutes
  • Depuis le 18 mai, l’accès aux urgences adultes de l’hôpital Pellegrin est régulé pour faire face à un manque de personnels.
  • L’état des personnes qui ne sont pas orientées par le 15 est évalué par des bénévoles de la Sécurité civile, en lien avec les médecins régulateurs du SAMU.
  • Le dispositif à vocation à être pérennisé, pour que l’on ne puisse plus se présenter spontanément avant un appel au 15.

L’entrée libre aux urgences de Pellegrin, à Bordeaux, 24 heures sur 24, c’est terminé depuis le 18 mai, comme dans plus d'une centaine d'autres services d'urgences en France. A partir de 17 h, en semaine (et 22 h le week-end), des bénévoles de la Sécurité Civile orientent ceux qui se présentent spontanément devant l’entrée. Un mode de fonctionnement « dégradé » que dénonce l’intersyndicale SUF, FO et CGT qui a appellé le personnel du CHU de Pellegrin à se mobiliser ce mardi, devant le rond-point de l’hôpital pour demander des effectifs supplémentaires. « Le dispositif a été mis en place du jour au lendemain et on a des bénévoles de la sécurité publique, pour qui on a beaucoup de respect, qui travaillent aujourd’hui à l’hôpital public pour  trier des patients, s’indigne Gilbert Mouden, infirmier anesthésiste au Smur et représentant Sud-santé au CHU de Bordeaux. Pour nous, ce n’est pas acceptable ».

Reçus sous une tente médicale

Ce lundi, vers 18h30, les bénévoles de la Sécurité Civile accueillent un jeune homme qui se plaint de brûlures après une exposition prolongée au soleil. Installé sous une tente médicale, devant le hall des Urgences, il est examiné par un infirmier qui le rassure rapidement sur ces lésions, des brûlures au premier degré. Il l’envoie par précaution, rejoindre à pied le service de prise en charge des brûlures, à quelques dizaines de mètres. Dans la tente, un téléphone permet de faire le lien avec le 15, dont les locaux sont sur le site du CHU. Une configuration qui pose « des problématiques de secret médical », pour Gilbert Mouden.

L’infirmier enchaîne avec le cas de Brandon, 19 ans, qui, bon élève, a contacté le 15 avant de se présenter, une lettre de son médecin à la main. Lors d’une mission intérim, le jeune homme a été victime d’une projection de vapeur de produits chimiques dans l’œil. « J’avais les yeux rouges qui pleuraient et qui piquaient, raconte-t-il. Aujourd’hui, mon médecin m’a dit que je devais aller aux urgences, pour écarter une kératoconjonctivite. » Il entre rapidement dans le service pour une prise en charge.

« Les nuits se passent mieux »

Comme Brandon, beaucoup de patients ont été informés de la nécessité de contacter le 15 avant de se présenter aux Urgences. « On compte 30 à 40 passages en moins par jour en ce moment, (dont une part s’explique par une période creuse), relève Philippe Revel, chef de service du pôle des urgences adultes au CHU de Pellegrin. Les équipes apprécient de ne plus être toujours en train de courir et de pouvoir donner des soins de qualité. Les nuits se passent mieux. »

« Il y a moins d’entrées la nuit mais on a noté récemment beaucoup d’entrées entre 8 h et 9 h, je pense que les gens vont s’adapter au système dégradé », pointe Gilbert Mouden, qui craint qu’il n’y ait pas de retour en arrière sur cett régulation en amont. « La tente et la Sécurité Civile sont là pour ceux qui n’ont pas entendu ou compris le message, explique Philippe Revel. J’espère que dans quelques semaines ou mois, tout le monde saura qu’avant d’aller aux urgences, il faut faire le 15. Et, à ce moment-là, on n’aura plus besoin de cette sécurité et, je pense que c’est l’avenir de nos urgences. »

Une évolution du fonctionnement qui risque de peser sur la régulation du Samu, qui reçoit déjà entre 1.200 à 1.500 appels par jour. « C’est une charge de travail supplémentaire parce qu’il faut réguler ces personnes qui se présentent spontanément aux urgences », s’inquiète le syndicaliste Gilbert Mouden.

Pour le chef des urgences adultes cette régulation permet de se concentrer sur les patients les plus critiques, tout en gérant plus efficacement les autres. « Avant ils attendaient entre 6 à 10 heures, explicite-t-il. Là, on leur offre une possibilité de prise en charge de meilleure qualité (orientation vers le médecin traitant, SOS Médecins ou conseils médicaux) que d’attendre dans un couloir surchargé. »

« On n’est pas des magiciens »

Se retrouvent aux urgences, des personnes âgées qui résident en Ehpad dans lesquels les médecins référents sont insuffisants, des patients qui ne trouvent pas de médecins traitants, nombreux à partir à la retraite sans être remplacés et d’autres qui souhaitent consulter un spécialiste. « Mais aux urgences, ils ne verront pas un spécialiste, surtout à deux heures du matin, pointe Philippe Revel. Il faut réorganiser les parcours de soins. On n’est pas des magiciens aux urgences, on n’a pas plus de réponse que la médecine de ville ». Si les urgences se retrouvent engorgées c’est aussi parce qu’elles sont « en bout de chaîne » et perçues comme un dernier recours accessible à tous les patients.

Entre 55.000 et 73.000 personnes sont accueillies chaque année aux urgences de l’hôpital Pellegrin. « On a du personnel intérimaire aux urgences, on a 40 étudiants en médecine au Samu pour tenir le centre de régulation du 15 et des bénévoles à l’entrée, énumère Gilbert Mouden. Jusqu’où on va aller dans la dégradation du système de soins ? » Beaucoup de soignants sont inquiets à l’approche de l’été, une période d’activité intense où les urgences du CHU doivent notamment soulager celles des établissements installés sur le littoral.