Santé mentale : Comment détecter la schizophrénie chez les jeunes ?

MA TÊTE ET MOI La schizophrénie, qui apparaît en grande majorité entre 15 et 30 ans, n’est pas toujours simple à diagnostiquer

Lise Abou Mansour
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La schizophrénie apparaît en grande majorité entre l'âge de 15 et 30 ans.
La schizophrénie apparaît en grande majorité entre l'âge de 15 et 30 ans. — Pexels / Kindel Media
  • « Ma tête et moi », le programme hebdomadaire de 20 Minutes consacré à la santé mentale des jeunes, revient pour une saison 2 sur Snapchat.
  • Le but de ce rendez-vous : lever le tabou sur des troubles psy grâce aux témoignages de jeunes concernés et tenter de trouver des solutions pour aller mieux.
  • Dans ce cinquième épisode, on parle de schizophrénie. Un trouble mental qui apparaît très majoritairement entre 15 et 30 ans et qui n’est pas toujours simple à diagnostiquer.

Tristan est en train de fumer un joint avec des copains quand il commence à perdre pied. Il a la sensation que l'intégralité des personnes présentes à la soirée lui veulent du mal et l’impression d’avoir tout compris du monde en quelques secondes, « comme si on (lui) chargeai (t) toutes les données d’un ordinateur d’un coup ». L’adolescent de 16 ans ne le sait pas encore mais il vient de faire un épisode psychotique aigu symptomatique de la maladie dont il sera diagnostiqué des années plus tard : la schizophrénie.

Ce trouble mental apparaît en grande majorité entre l’âge de 15 et 30 ans et concerne 600.000 personnes en France. Mais le diagnostic met du temps à être posé, notamment parce que certains symptômes peuvent faire penser à une crise d’adolescence ou à une dépression. L’entourage a donc un rôle primordial à jouer dans la détection de la maladie. Pour cela, faut-il encore connaître cette pathologie toujours très stigmatisée.

Désorganisation, retrait social et propos délirants

« Il existe différentes formes d’entrée dans la maladie », explique d’emblée le psychiatre Nicolas Rainteau. Si la schizophrénie débute par un épisode psychotique aigu, c’est-à-dire des propos délirants ou des hallucinations, « généralement les proches s’inquiètent rapidement car c’est impressionnant et ça sort de l’ordinaire. » Ces comportements, appelés « symptômes positifs » de la schizophrénie, permettent souvent d’accéder rapidement à une consultation. « Mais ce n’est pas parce qu’on a fait un épisode psychotique aigu qu’on rentre dans la schizophrénie », tempère le psychiatre. « On doit chercher rétrospectivement s’il y a eu d’autres épisodes ou attendre de voir s’il y en aura de nouveaux. »

C’est encore plus insidieux lorsque l’entrée dans la maladie se fait par des « symptômes négatifs », tels qu’un repli social ou une difficulté à organiser ses pensées. « Parfois le changement d’attitude est banalisé par l’entourage qui explique ce mal-être par une rupture amoureuse ou un échec scolaire alors que c’est la maladie qui commence, explique le psychiatre Bernard Granger. Dans le doute, il vaut mieux consulter. »

C’est ce qu’a fait Bénédicte Chenu, aujourd'hui secrétaire générale de Collectif Schizophrénies. Lorsque son fils de 17 ans a commencé à se renfermer sur lui-même, à ne plus travailler à l’école et à fumer de plus en plus de cannabis, elle l’a emmené voir un psychologue qui les a redirigés vers un pédopsychiatre. Le diagnostic de schizophrénie a fini par tomber. Car seul un psychiatre, à la suite de plusieurs entretiens, pourra poser un mot sur le comportement.

Un diagnostic qui se pose à partir de six mois d’observation

« Il faut attendre six mois et voir si les symptômes persistent avant de pouvoir poser le diagnostic, explique Bernard Granger. C’est une maladie chronique donc il y a des critères de durée. » Si certains cas sont typiques, d’autres s’avèrent plus compliqués. « Il y a des formes cliniques vraiment différentes. On met sous le nom de schizophrénie un groupe de maladies très hétérogène », déplore le spécialiste. C’est la raison pour laquelle Tristan a mis dix ans avant d’être diagnostiqué. Ce n’est qu’après une énième hospitalisation pour dépression qu’un psychiatre lui annonce qu’il souffre d’un trouble schizo-affectif, l’une des nombreuses formes de la schizophrénie. « Ce sont des maladies évolutives qui dépendent de plein de choses, et notamment de sa consommation de produits », ajoute la secrétaire générale du Collectif Schizophrénies.

« Le cannabis peut être utilisé comme une sorte de médicament. Il calme les angoisses qu’on a au début de la maladie, quand on a des perceptions différentes et qu’on se dit “qu’est-ce qu’il m’arrive ?” mais qu’on n’ose pas en parler. » Ces conduites addictives peuvent masquer le début de la schizophrénie, confirme Bernard Granger. Pire encore, elles peuvent l’empirer. Si chaque personne naît avec une vulnérabilité différente à la schizophrénie, héritée de ses gènes, il existerait également des facteurs de risque, comme le cannabis. « Un jeune ayant deux parents atteints de schizophrénie ne devrait pas y aller trop fort sur le cannabis », résume Nicolas Rainteau.

Prendre conscience de sa maladie

« Un des symptômes de cette maladie est l’absence de conscience que l’on est malade. C’est ce qu’on appelle l’anosognosie et elle est quasiment toujours présente, au moins au début, dans la schizophrénie, ajoute Bernard Granger. Il peut exister aussi un déni des troubles, c’est-à-dire le rejet du diagnostic. » La prise en charge s’avère alors compliquée et c’est souvent à l’occasion d’un épisode aigu menant à une hospitalisation que le malade prend conscience qu’il est atteint d’un trouble psychotique.

Selon Bénédicte Chenu, certains jeunes cachent même leurs symptômes. « Mon fils ne me disait pas qu’il entendait des voix. Je pense qu’il avait peur de passer pour quelqu’un de fou car le mot schizophrénie est très connoté. Mais la schizophrénie, ce n’est pas de la folie. Mon fils raisonne, il voit ses amis, va à ses rendez-vous. Il a juste une perception différente. » Pour Nicolas Rainteau, « à force de parler de la psychiatrie comme du domaine des fous et des dangereux, les malades ont peur et hésitent à consulter. »

Une déstigmatisation à mettre en place

C’est aussi en raison de cette stigmatisation que le diagnostic n’est pas facile à annoncer. « Poser un diagnostic, ce n’est pas rien. Donc on fait toujours très attention », confirme Nicolas Rainteau. Bénédicte Chenu reconnaît qu’elle a « eu de la chance » de consulter un pédopsychiatre qui a posé le diagnostic de manière positive. « Ça a été dur pour moi car j’avais ce stigmate autour de la maladie. Mais il l’a annoncé de manière tellement douce que ça n’a pas été trop violent. »

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Pour Nicolas Rainteau, « la sensibilisation à la schizophrénie ne peut pas se faire sans la déstigmatisation. » Le jeune psychiatre estime que les professeurs, médecins scolaires, généralistes et parents devraient être formés à reconnaître les symptômes de la schizophrénie. « Il devrait aussi y avoir de l’éducation à la santé psychique dès la primaire voire la maternelle. » Car dans la schizophrénie, comme dans bon nombre de pathologies psychiques, plus on est diagnostiqué tôt, plus grande est la probabilité de rétablissement.