Règles : Un congé menstruel en France ? « Contre-productif » pour certaines, « avancée historique » pour d’autres

VOTRE VIE VOTRE AVIS L’Espagne a présenté mardi un projet de loi instaurant un congé menstruel pour les femmes souffrant de règles douloureuses, une initiative qui fait débat parmi nos internautes

Oihana Gabriel
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Illustration d'une jeune fille souffrant de règles douloureuses.
Illustration d'une jeune fille souffrant de règles douloureuses. — Canva
  • L’Espagne étudie une proposition de loi sur la possibilité pour les femmes souffrant de règles invalidantes, de pouvoir prendre un congé menstruel.
  • Faut-il que la France se penche sur la question ? Quelles femmes pourraient le demander, et avec quelles répercussions ? 20 Minutes a donné la parole à ses lectrices, mais également à une gynécologue et une présidente d’association.
  • Le sujet passionne mais ne met pas d’accord tout le monde, si l’on en croit les internautes de 20 Minutes et les soignants que nous avons interviewés.

« Arrêtons de faire nos précieuses et continuons la bataille pour l’égalité, s’agace Muriel, 40 ans, qui a répondu à notre appel à témoignages. Les femmes souffrant d’endométriose méritent un arrêt de travail prescrit par leur médecin. Pour les autres, un spasfon ou un doliprane suffit. »

L’Espagne a présenté mardi un projet de loi visant à instaurer un congé menstruel. Soit un arrêt maladie mensuel pour les femmes qui souffrent de règles particulièrement douloureuses. « C’en est fini d’aller au travail avec des douleurs ou en se gavant de comprimés », s’est félicitée la ministre de l’Egalité espagnole. Une idée dont la France pourrait s’inspirer ? L’initiative est déjà adoptée par certains pays comme le Japon et la Corée du Sud, mais aussi des PME françaises. Le signe d’une véritable révolution de la société, où les menstruations sortent de l’omerta ? Si l’éventualité d’un congé menstruel intéresse, les opinions divergent sur sa concrétisation.

« Celles qui ont de gros problèmes obtiennent des arrêts maladie »

Pour Muriel, donc, loin d’être une avancée féministe, ce serait « contre-productif : Nous souhaitons l’égalité homme-femme et un congé menstruel en même temps ! ». La proposition de loi soulève aussi la question de l’intimité. En effet, quand on est en arrêt maladie, le document transmis aux ressources humaines ne précise pas si c’est en raison d’une opération du genou ou d’une dépression… « Ai-je vraiment envie que mon patron et mes collègues sachent que mon cycle dure 25 ou 30 jours ?, ironise la quadra. Chaque cycle est différent, aussi bien en termes de durée que de douleur.  »

Marthe, 66 ans, assume son opposition sur le volet économique. « Beaucoup d’entreprises n’auront pas les moyens de le faire, critique-t-elle. Que penser d’enseignantes qui seront en congés menstruels ? La plupart des femmes ne sont effectivement pas dans la meilleure forme, mais on apprend à gérer. » Même interrogation du côté de Joëlle Belaisch Allart, la présidente du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF). « Je ne comprends pas bien l’intérêt. Si une patiente souffre énormément pendant ses règles, on peut déjà faire un arrêt de travail en France. Or, si on instaure ce congé menstruel, toutes les femmes vont s’arrêter à chaque fois qu’elles ont leurs règles ? Ce serait du délire. »

« Peu importe ce que pensent les employeurs ! »

Surtout, ce ne serait pas forcément un service à rendre aux femmes, elles qui sont malheureusement déjà susceptibles, aux yeux de certains recruteurs, d’être absentes pour cause de grossesse… et de garde d’enfants. Selon Mélanie, 34 ans, une journée de congé menstruel serait certes « une avancée historique, peu importe ce que pensent les employeurs ! Si cela devient un droit, ils ne doivent pas donner leur avis ». « Pour autant, poursuit-elle, je comprends la difficulté de mettre ce type de congé en place, car il est clair que certaines personnes en profiteront. Et il n’est pas toujours aisé de trouver un ou une remplaçante rapidement. Dans certains métiers, il y a déjà un manque d’effectif. Donc cela demanderait des efforts de la part des autres employés. »

Ce qui n’a pas échappé à Simon, 30 ans. « Une charge de travail supplémentaire pour leurs homologues masculins ne risque-t-il pas, à terme, de créer des tensions ? Si cela est mis en place sans précaution, je pense que la discrimination à l’embauche va exploser, le sexisme normal va avancer. Ou au final, on se retrouvera avec un congé menstruel similaire au Japon, où il n’est pris que par moins de 1 % des femmes. »

« Aller travailler avec des douleurs et des symptômes, c’est se battre en silence »

De l’autre côté, certaines, qui souffrent de règles extrêmement invalidantes, saluent l’initiative. « J’ai souffert une vie entière, depuis mes premières règles à 12 ans jusqu’à mes 46 ans, synthétise Laurette, 47 ans. Je n’ai jamais été entendue ou prise au sérieux. Mon médecin me disait qu il était normal de souffrir pendant ses règles. Pour découvrir à plus de 30 ans une endométriose installée depuis des années qui avait eu le temps de faire un carnage. Alors endométriose ou pas, il faut écouter ces femmes jeunes ou moins jeunes. C’est être surhumaine que d’aller travailler avec des douleurs et des symptômes, c’est se battre en silence et supporter l’incompréhension des collègues hommes ou femmes. »

Chloé, 26 ans, va plus loin. Pour elle, ce congé ne serait que justice. « Ce texte [espagnol] concerne des règles douloureuses et incapacitantes. Ce n’est pas normal que toute autre douleur incapacitante donne lieu a un congé et pas si elle provient de règles. »

« Je perds une journée de salaire »

Laetitia, 49 ans, souffre d’adénomyose, une forme d’endométriose. Et chaque mois, quand ses règles arrivent, elle doit lutter pour aller travailler. « Ces douleurs sont un réel handicap, surtout lorsqu’on doit faire face à un public. Je suis enseignante et faire classe est terrible. Il m’arrive de faire des malaises en classe, accompagnés de nausées provoquées par la douleur. Les antalgiques n’y changent rien. Je perds alors une journée de salaire… Et cela est injuste. »

Depuis janvier 2018, le jour de carence pour les fonctionnaires a en effet été rétabli. Ils ne sont donc pas rémunérés le premier jour de leur arrêt maladie. « Il me paraît essentiel que l’endométriose soit reconnue comme un handicap et ne pénalise plus les femmes, au moins financièrement, reprend cette internaute. L’instauration d’un congé menstruel dans ce type de cas me paraît tout à fait justifiée. »

Même enthousiasme du côté de Virginie Rio, présidente du  collectif Bamp, qui accompagne les couples infertiles. Selon elle, ce débat s’inscrit dans une actualité riche en initiatives sur la santé des femmes. « Cela montre une mise en lumière des problèmes gynécologiques, renchérit-elle. Des livres, des propositions de loi, des start-up parlent de règles, de fausses couches, d’infertilité… Toutes ces initiatives visent à faire changer les attitudes. Le décliner en loi, ça demande du temps. On part de tellement loin… »