Dijon : Plongée dans un labo de recherche sur la motricité des patients... et des grands sportifs

REPORTAGE A Dijon, des chercheurs de l’Inserm étudient la motricité de personnes âgées et de sportifs pour améliorer la rééducation en s’appuyant sur le high-tech

Oihana Gabriel
Reportage à Dijon dans un centre qui marie recherche et sport de haut niveau — 20 Minutes
  • L’unité de recherche de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) Caps de Dijon s’intéresse au mouvement. Que ce soit chez un sujet âgé - un patient après un AVC, un malade de Parkinson – ou un grand sportif.
  • L’objectif : comprendre les mécanismes qui régissent nos mouvements et proposer une rééducation sans médicament adaptée à chaque personne.
  • Dans ce laboratoire, un centre d’aide à la performance sportive épaule des sportifs de haut niveau, dont certains s’entraînent pour les Jeux Olympiques. Grâce à des technologies sophistiquées, les chercheurs et les coachs peaufinent les entraînements.

« J’ai enclenché la machine à remonter le temps sans aucun traitement », s’enthousiasme Dany Mariotte, 71 ans. Elle n’est pas dans la DeLorean de « Doc » dans Retour vers le futur, mais sur un rameur. Un appareil de musculation bien particulier qui lui permet d’être aidée par l’ électrostimulation, des impulsions électriques envoyées sur ses jambes, via des électrodes.

Dany souffre d'une pathologie proche de la sclérose en plaques. Depuis trois ans, elle vient dans ce laboratoire de recherche pour tester un rameur avec l'électrostimulation. Elle ne prend aucun médicament et ne touche pas à son rameur chez elle pour éviter que le test soit biaisé.
Dany souffre d'une pathologie proche de la sclérose en plaques. Depuis trois ans, elle vient dans ce laboratoire de recherche pour tester un rameur avec l'électrostimulation. Elle ne prend aucun médicament et ne touche pas à son rameur chez elle pour éviter que le test soit biaisé. - O. Gabriel / 20 Minutes

Dany souffre d’une pathologie neurodégénérative qui atrophie sa jambe droite sans que les soignants n’aient trouvé de cause ou de solution. Depuis trois ans, elle vient chaque semaine faire 38 minutes de rameur. Et elle a gagné 50 % de masse musculaire, son autonomie et joie de vivre. « Dès la 5e séance, j’arrivais à nouveau à descendre mes escaliers seule. Chaque année, je suis plus à l’aise, j’ai plus de force dans les jambes, d’équilibre. Aujourd’hui, je vais cueillir des champignons en forêt sans bâton. »

Un laboratoire multidisciplinaire qui étudie la motricité

Si Dany accepte de faire 1h30 de voiture avec son mari chaque semaine, et espère que d’autres profiteront de cette innovation, c’est parce que le centre sportif dans lequel elle se rend à Dijon est tout à fait exceptionnel. Il fait partie du laboratoire de recherche fondamentale de l’Inserm , baptisé Cognition, Action et Plasticité Sensomotrice (Caps).

Une unité unique en Europe à plus d’un titre. D’abord par son approche multidisciplinaire. Une soixantaine d’enseignants-chercheurs et d’ingénieurs travaillent sur la motricité, main dans la main avec des préparateurs physiques et des soignants de six services du CHU de Dijon, afin de mieux comprendre le dialogue entre cerveau et muscle pour se mouvoir.

Deuxième spécificité : les chercheurs sont épaulés par des technologies de pointe : robots, motion capture, lasers… « On tente de comprendre le mécanisme de la motricité chez les personnes atteintes d’une pathologie et chez les sportifs », résume Charalambos Papaxanthis, directeur de l’unité Caps. Des populations très différentes, mais avec un fonctionnement semblable.

Individualiser la rééducation

Derrière les calculs, les images en 3D et les hypothèses complexes, cette recherche fondamentale laisse apparaître des applications concrètes dans de nombreux domaines. Ainsi, l’électrostimulation pourrait aider les patients en réanimation, donc inconscients, à garder du muscle. Cette recherche sur le mouvement « pourrait aussi servir à mieux diagnostiquer, explique Jérémie Gaveau, enseignant-chercheur. Ces mesures très fines permettent par exemple de prédire des cas d’Alzheimer ou d’autisme parfois mieux que les standards cliniques. On peut imaginer que ces mesures soient incluses à l’avenir dans la batterie de tests réalisés par les cliniciens. »

« Notre objectif, c’est de trouver des solutions non médicamenteuses pour la rééducation, reprend le directeur de l’unité. La médecine a beaucoup avancé sur le diagnostic, mais la prise en charge, c’est un peu le Moyen-Age ! »

Etudier l’effet du vieillissement sur le mouvement

Mais les expérimentations ne s’intéressent pas uniquement à la pathologie. Voilà pourquoi dans une grande salle, ce mardi matin, seize caméras entourent Claudette, 87 ans. Elle ne souffre d’aucune maladie et se prête avec le sourire à ces tests pour aider à comprendre les effets du vieillissement sur le contrôle du mouvement.

Claudette est entourée de 16 caméras, qui enregistrent et retransmettent ses gestes en 3D pour mieux comprendre la motricité d'une personne de plus de 80 ans en bonne santé.
Claudette est entourée de 16 caméras, qui enregistrent et retransmettent ses gestes en 3D pour mieux comprendre la motricité d'une personne de plus de 80 ans en bonne santé. - O. Gabriel / 20 Minutes

« Souvent, quand on parle de motricité, on s’intéresse à la maladie de Parkinson, soulève France Mourey, kiné et chercheuse. Mais dans notre configuration démographique, il est intéressant de voir des personnes de plus de 80 ans dans un vieillissement normal. Afin d’améliorer la prévention. Aujourd’hui, on ne sait pas pourquoi les gens tombent et quoi faire. »

Les images en 3D de Claudette levant son bras pourraient permettre, à long terme, de savoir quels sont les mouvements indispensables pour rester en bonne santé. Et en cas de chute, d’éviter les rechutes et la perte d’autonomie qui va avec. « On veut améliorer la rééducation à l’hôpital, mais aussi à domicile », insiste Charalambos Papaxanthis. Pour qu’une fois l’hospitalisation et les séances chez le kiné terminées, les Français puissent continuer à faire les mouvements adéquats chez eux.

Comment s’appuyer sur la technologie intelligemment ?

En récoltant un maximum de données, ces chercheurs espèrent comprendre comment cerveau et muscles réagissent en temps normal, après un accident, avec une pathologie… « L’avenir est de faire rentrer intelligemment la technologie dans la rééducation, insiste-t-il. Connecter les patients, collecter des données, les analyser pour proposer une réadaptation individualisée et spécifique. » On peut donc imaginer qu’un jour, on pourra dire à une patiente de 83 ans souffrant après un AVC qu’elle doit faire tel exercice pour éviter tel symptôme.

« Il ne suffit pas d’avoir un bon logiciel ou un robot pour chaque personne, la technologie, il faut savoir l’utiliser », prévient le directeur de l’unité. La preuve : certains hôpitaux ou Ehpad ont misé sur des robots humanoïdes pour soulager les équipes soignantes. Puis rangé dans un placard ces gadgets devenus inutiles. L’équipe de recherche travaille donc sur l’interaction entre robots et humains et leur acceptabilité. Pour qu’à l’avenir, ces machines épaulent les thérapeutes, notamment dans les Ehpad. Un robot, paramétré par un kiné, pourrait alors encourager un résident à faire certains mouvements, filmer et enregistrer ses gestes, puis analyser ses progrès, transmis ensuite aux soignants.

Peter travaille avec des robots pour mieux comprendre comment ils peuvent aider les patients ou résidents d'Ehpads à continuer à bouger ou mieux faire leur rééducation après une chute ou une pathologie.
Peter travaille avec des robots pour mieux comprendre comment ils peuvent aider les patients ou résidents d'Ehpads à continuer à bouger ou mieux faire leur rééducation après une chute ou une pathologie. - O. Gabriel / 20 Minutes

« Le but n’est pas de remplacer le soignant, mais de le suppléer », insiste Peter Dominey, chercheur à l’unité Caps. Et de rassurer : les premiers retours dévoilent que des personnes âgées adoptent rapidement ces petits robots… comme de petits animaux. « On leur dit que c’est eux qui doivent apprendre aux robots à faire les mouvements, cela les met en valeur », reprend Peter Dominey. Des Ehpad de la région vont d’ailleurs en « adopter » en septembre prochain.