IVG : L’accès à l’avortement est-il facilité en France depuis la nouvelle loi ?

SANTE DES FEMMES Lors du congrès Pari(s) Santé Femmes qui s’est tenu ce mercredi, le Collège des gynécologues a alerté sur le manque de moyens des maternités, qui freine l’accès à l’IVG

Oihana Gabriel
Illustration de la facade de la maternite de Port-Royal a Paris.
Illustration de la facade de la maternite de Port-Royal a Paris. — VINCENT WARTNER / 20 Minutes
  • La loi adoptée le 2 mars 2022 a modifié l’accès à l’avortement en France.
  • Depuis deux mois, les sages-femmes peuvent réaliser des avortements chirurgicaux, les IVG médicamenteuses peuvent se faire jusqu’à 7 semaines et les chirurgicales jusqu’à 14 semaines.
  • Mais certains gynécos craignent que ces avancées soient insuffisantes pour favoriser réellement l’accès à l’IVG.

A l’heure où les Etats-Unis risquent de vivre un retour en arrière de 50 ans, en France, l’accès à l' avortement a été amélioré. Du moins sur le papier… Un sujet abordé lors du congrès Pari(s) Santé Femmes qui s’est tenu ce mercredi. La loi concernant le droit à l’ interruption volontaire de grossesse a été modifiée début mars 2022. Depuis que le décret a été publié le 3 mars 2022, trois changements ont touché le droit à l’avortement en France, qui peut être réalisé chez soi ou à l’hôpital, avec des médicaments ou à l'hôpital avec une opération chirurgicale qu’on nomme « aspiration »*.

Les sages-femmes peuvent désormais réaliser des IVG chirurgicales jusqu’à dix semaines de grossesse. Par ailleurs, le délai pour faire une IVG médicamenteuse en ambulatoire, qui était passé à sept semaines de grossesse pendant la crise Covid, a été pérennisé. « C’est un des rares effets bénéfiques de la crise sanitaire », ironise Joëlle Belaisch-Allart, chef du service de gynécologie obstétrique et médecine de la reproduction à l’hôpital de Saint-Cloud (Hauts-de-France) et présidente du Collège national des gynécologues et obstétriciens français​ (CNGOF).

« Nous avons eu des demandes d’IVG entre 12 et 14 semaines »

C’est surtout une autre mesure a fait couler beaucoup d’encre : le délai maximum pour avorter est passé de 12 à 14 semaines de grossesse. A l’heure où l’on voit dans de grandes démocraties comme les Etats-Unis ce droit menacé, le CNGOF a rappelé son « indéfectible soutien » à l’avortement. « Cet allongement va faciliter la démarche de certaines femmes, reconnaît Joëlle Belaisch-Allart. Aucune femme ne fait de gaîté de cœur une IVG. »

Avant que la loi ne passe, environ 2.000 femmes allaient à l’étranger pour réaliser une IVG après douze semaines. Est-ce que cette modification a changé la donne ? L« Nous n’avons pas encore de chiffres nationaux, mais nous avons eu des demandes d’IVG entre 12 et 14 semaines », répond Geoffroy Robin, secrétaire général du CNGOF et obstétricien à Lille. « Mais moins que ce qu’on pensait », complète Joëlle Belaisch-Allart.

Des difficultés techniques et d’organisation

Ce qui n’empêche pas quelques réticences. « Dans la profession, cette modification a été accueillie de façon mitigée, résume Geoffroy Robin. Sur le plan technique, l’IVG chirurgicale à 14 semaines est plus complexe. Le fœtus est plus gros, le crâne plus compact. Il faut dilater davantage le col de l’utérus. » Ce qui exige compétences et temps, dans un contexte de sous-effectif chronique des soignants…

« En général, le geste prend 3 à 4 minutes pour une IVG avant 12 semaines et 20 minutes pour une opération après 14 semaines », précise Cyril Huissoud, gynécologue à Lyon. Ce qui implique une organisation différente pour les blocs opératoires… « Il a fallu se mettre en ordre de marche du jour au lendemain, reprend son collègue lillois. On craint même que certains professionnels, favorables à l’IVG, démissionnent, car ils ne sont pas assez formés. » Une crainte invérifiable, d’autant que ces modifications n’ont pas touché à la clause de conscience des médecins.

Des risques accrus pour la patiente

Deuxième inquiétude : « l’allongement du délai maximum, ça ne veut pas dire que les femmes ont deux semaines de plus pour se décider, nuance Geoffroy Robin. C’est important de privilégier une prise en charge la plus précoce possible. » Car les risques augmentent à mesure que la grossesse avance. « Puisqu’on va davantage dilater le col, c’est susceptible d’augmenter le risque de fausses couches pour de futures grossesses », insiste Cyril Huissoud.

Précision importante : pour une interruption médicale de grossesse (si la vie de la mère est en danger notamment), qui peut être réalisée jusqu’aux neuf mois, on utilisera des médicaments. Certains gynécos s’interrogent donc sur la possibilité de favoriser l’IVG médicamenteuse entre 12 et 14 semaines, à condition que cela soit réalisé à l’hôpital et non à domicile. « Mais ce n’est pas tellement agréable pour les patientes, nuance la présidente du CNGOF. L’idéal, c’est qu’elles aient le choix. »

Un manque de moyens criant dans les maternités

Mais la plus grande inquiétude de ces professionnels de la santé des femmes concerne les moyens dévolus à l’avortement. « On ne pense pas que le droit à l’IVG soit mis en cause dans notre pays, mais notre certitude, c’est que nos maternités sont en danger », avertit Cyril Huissand. Or, tous les avortements chirurgicaux et une partie de ceux réalisés avec des médicaments sont réalisés dans ces maternités. Certaines ferment définitivement, d’autres un jour sur deux, une partie manquent cruellement de sages-femmes…

« Donner deux semaines de plus, ce n’est pas ça qui va faciliter l’accès à l’IVG », prévient la présidente du CNGOF. Aujourd’hui, dès qu’il manque du personnel à la maternité, on prend des paramédicaux ou des créneaux de bloc aux avortements. Il est fondamental de nous donner davantage de moyens. Par ailleurs, une étude a dévoilé que 70 % des femmes qui allaient faire une IVG à l’étranger au-delà de quatorze semaines parce qu’elles ont découvert trop tard qu’elles étaient enceintes. » Difficile de dire, avec seulement deux mois de recul, si cette modification équivaut à une révolution.

Pour ces gynécologues, en tout cas, l’État français ne peut s’arrêter à cette modification de la loi. « Le plus important serait surtout de faciliter un accès précoce aux centres d’IVG sur l’ensemble du territoire », reprend Geoffroy Robin. Notamment dans les déserts médicaux. Mais le travail doit se faire plus en amont. Et ce médecin de lister : « Il faudrait optimiser la prévention avec une information à la vie affective et sexuelle très jeune, un accès amélioré à la contraception, des recherches sur de nouveaux moyens contraceptifs, sûrs et efficaces… »

* Il existe un numéro vert sur l’IVG : le 0800 08 11 11.