Présidentielle 2022 : Quels seront les principaux chantiers du prochain ministre de la Santé ?

POLITIQUE Dans le quinquennat Macron II, le ministre de la Santé aura de gros défis à relever : non seulement gérer le Covid-19, mais surtout investir dans l’hôpital, les Ephad, et lutter plus efficacement contre les déserts médicaux

Oihana Gabriel
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Hôpital, Ehpads, déserts médicaux... Le prochain ministre de la Santé a du pain sur la planche.
Hôpital, Ehpads, déserts médicaux... Le prochain ministre de la Santé a du pain sur la planche. — Canva
  • On ne sait pas encore si Olivier Véran restera ministre de la Santé, mais que ce soit lui ou un(e) autre, sa mission ne sera pas de tout repos.
  • La pandémie a mis en lumière la détresse des hospitaliers, mais a aussi retardé certaines réformes, notamment la loi sur la dépendance. Au-delà du Covid-19, l’agenda du ou de la futur(e) ministre de la Santé risque d’être chargé.
  • 20 Minutes s’est projeté sur le long terme pour dessiner ses quatre gros chantiers.

« Des soignants partent pour faire de l’ébénisterie, l’hôpital public est rentré dans la même dynamique perverse que l’hôtellerie-restauration, regrette Frédéric Pierru, sociologue et chercheur au CNRS. Une fois qu’on l’a cassé, c’est très difficile de le réparer. »

Si la campagne présidentielle éclair a été pauvre en débats de fond, la détresse des hospitaliers, le manque de soignants et les maltraitances dans certains Ehpad se sont tout de même invitées au menu des rares meetings. Si bien qu’au-delà de la gestion du Covid-19 - une épidémie certes toujours présente mais qui ne doit pas escamoter des réformes en profondeur –, le défi que devra relever le prochain (ou la prochaine) ministre de la Santé s’annonce gigantesque.

Sauver l’hôpital public

La liste des services d’urgences, de maternités ou de services spécialisés qui ferment, partout sur le territoire, s’allonge. Et donne à voir combien, après deux années de crise sanitaire, le secteur souffre d’un manque de bras. Une détresse censée trouver des réponses dans la grande « conférence des parties prenantes » annoncée par Emmanuel Macron, mais dont le calendrier reste à préciser.

Pour tous les observateurs, il y a urgence et quelques annonces ne suffiront pas. « Il y a enjeu de ressources humaines concernant l’attractivité, la formation, la coordination avec la ville », souligne Daniel Benamouzig, sociologue et titulaire de la chaire Santé de Sciences po. Le prochain ministre de la Santé aura-t-il carte blanche pour augmenter les salaires ? Pour imposer des quotas de soignants par patient, demande de longue date du Collectif Inter Hôpitaux ? Et pour négocier une retraite anticipée pour certains métiers pénibles ?

Répondre aux défis de la dépendance

On a beaucoup parlé, via le scandale Orpea, de la situation des aînés dans les Ehpads. Où, comme pour l’hôpital, les soignants manquent et souffrent. « Le scandale Orpea montre que l’administration n’a plus les moyens de contrôler le privé, analyse Frédéric Pierru. Les Agences régionales de santé (ARS) ont perdu 10 % de leurs emplois entre 2010 et 2020. Le système de santé sort essoré de la décennie d’austérité budgétaire 2010-2020. On a aujourd’hui des secteurs sous-financés qui affrontent une épidémie de maladie chronique et de vieillissement. »

« Mais l’enjeu est plus large que les Ehpad, le maintien à domicile doit être abordé, souligne Daniel Benamouzig. On a gardé un modèle centré sur les Ehpad, mais on a du mal à faire émerger une structuration de l’offre entre ville, hôpital et Ehpad pour savoir où sont les personnes, quels sont leurs besoins, leurs moyens de transport… »

Pour aider au maintien à domicile, Emmanuel Macron a prévu une nouvelle aide financière, Ma Prime Adapt’, pour financer les adaptations du logement au vieillissement. Insuffisant ? « Il faut aussi transformer les Ehpad pour qu’ils deviennent des lieux de vie et qu’on puisse se sentir chez soi », insiste Pascal Champvert, président de l’ Association des Directeurs au service des Personnes Agées (ADPA). Qui attend « la loi grand âge que Macron avait promis… comme Hollande et Sarkozy. Elle permettrait qu’il y ait plus de temps passé auprès des personnes âgées. Les professionnels ne sont pas assez nombreux et vont trop vite. Or, pour des gens qui vont lentement, c’est une maltraitance. »

Reste qu’il n’est pas évident d’attirer de jeunes aides-soignants en Ehpad… « En attendant de former des infirmières, on peut faire venir des psys, des animateurs, des aides à domiciles, y compris des professionnels pas encore formés, que nous formerons », suggère-t-il. Mais pour cela, il faut des budgets. « Il faut créer 300.000 emplois dans l’aide aux personnes âgées, pas seulement pour la toilette mais pour accompagner ces personnes chez leurs amis, dans des lieux culturels. Et ce ne sont pas des emplois délocalisables ! »

Lutter contre les déserts médicaux

Le déficit de services publics, notamment en santé, a été particulièrement soulevé par les cahiers de doléances, les « gilets jaunes »… et les électeurs de Marine Le Pen. Dans son programme, le président réélu a prévu de multiplier le nombre d’assistants médicaux (2.500 contrats d’assistant médical en janvier 2022, loin de l’objectif de 4.000), de déléguer aux pharmaciens et infirmiers certaines prescriptions et actes de prévention. D’ailleurs, depuis le 24 avril, les infirmiers peuvent administrer tous les vaccins prévus à partir de 16 ans sans prescription médicale préalable. Signe que la délégation de tâches se poursuit.

Mais il faudrait aller beaucoup plus loin, selon nos interlocuteurs. « Pour que les territoires redeviennent attractifs, il faut penser au logement, aux transports, à une ville favorable à la santé », liste Daniel Benamouzig. « Il faudrait aussi réorganiser la médecine de ville, complète Frédéric Pierru, également docteur en Sciences politiques. D’une part, être plus contraignant sur l’installation des nouveaux médecins. Si on veut faire le vrai virage ambulatoire, il faut assurer l’accès aux soins primaires sur tout le territoire. Deuxième challenge : remettre sur la table l’encadrement des dépassements d’honoraires chez les spécialistes. Les plus modestes vont aux urgences, qui sont en train de devenir le médecin généraliste du pauvre. »

Améliorer la prévention

Emmanuel Macron avait fait de la prévention une priorité de son premier mandat. La pandémie de Covid-19 a, depuis, souligné l’importance du sujet… et le retard français. Pour ce deuxième mandat, il a promis trois bilans de santé complets et gratuits à des âges clés : 25, 45 et 60 ans. « Il faut se méfier des dépistages organisés, ça peut générer du surdiagnostic, critique Frédéric Pierru. C’est une vision individualiste, médicalisée et pauvre de la prévention. » Lui estime qu’il serait plus efficace de remettre des moyens dans les centres de Protection maternelle et Infantile (PMI), la médecine scolaire, celle du travail…

« Faire une prévention efficace, ce serait s’intéresser à l’alimentation, au stress, à l’alcool… » , renchérit Daniel Benamouzig. Or on sait ce président peu propice à s’opposer aux lobbys de l’alcool ou des pesticides. La santé, et en particulier la santé publique, comme la transition écologique, est un travail de longue haleine. Pas évident de faire ses preuves en cinq ans. « Le grand drame des ministres de la Santé, c’est que si vous prenez au sérieux votre fonction, vous êtes condamné à faire des mécontents, admet Frédéric Pierru. Si vous essayez d’être volontariste, les lobbys vont s’énerver. Si vous investissez dans l’hôpital, la Commission européenne sera mécontente face à vos dépenses. Vous allez recevoir les coups tout de suite… alors que les effets bénéfiques se verront quand vous serez partis. »