Paris : Une exposition appelle à repenser la ville en prenant soin de tous

CULTURE Une exposition, inaugurée mardi soir au Pavillon de l’Arsenal, à Paris, interroge sur la manière dont les villes de demain pourraient mieux prendre de soin de tous leurs habitants

Oihana Gabriel
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Illustration de l'exposition Soutenir au Pavillon de l'Arsenal sur comment la ville peut prendre en compte le soin.
Illustration de l'exposition Soutenir au Pavillon de l'Arsenal sur comment la ville peut prendre en compte le soin. — Salem Mostefaoui
  • La pandémie de Covid-19 a remis au cœur de nos vies notre rapport à la maladie.
  • Dès le début du confinement, plus d’un million de Parisiens ont quitté la capitale. Depuis, les tentes devant les pharmacies, les vaccinodromes et les hôpitaux bondés ont interrogé sur l’avenir du soin.
  • Une exposition au Pavillon de l’Arsenal, divisée en sept espaces, se penche sur comment la ville de demain peut mieux prendre en compte le soin. « 20 Minutes » s’est rendu sur place, et a sélectionné cinq illustrations qui donnent à réfléchir.

Comment rendre la ville plus accessible aux handicapés, les habitations plus adaptées au grand âge, l’hôpital moins triste, les lieux de soin plus verts et ouverts ? Après deux ans de crise sanitaire, qui ont interrogé sur notre rapport à la maladie et à la ville, l’exposition « Soutenir : ville, architecture et soin »*, réalisée par la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury et le collectif d’architectes Scau, encourage à repenser l’architecture en prenant en compte le soin. « On a commencé à réfléchir il y a deux ans, on était tous confinés, retrace Alexandre Labasse, directeur du Pavillon de l’Arsenal. Et on s’est demandé comment se fait-il qu’au XXIe siècle, comme à l’Antiquité, on ait la même attitude face à une pandémie : l’exode ? Est-ce que la ville rend malade ? »

Cette déambulation entre photos, œuvres d’art, maquettes d’hôpitaux et vidéos d’initiatives innovantes donne de l’espoir : certains philosophes, architectes, médecins et chercheurs s’interrogent et proposent quelques pistes. « C’est dans la direction du "care" qu’il faut travailler tout en se confrontant à la pratique », résume Mathieu Cabannes, architecte de l’agence Scau. Entre les vaccinodromes sur les parkings, les déserts médicaux, le récent scandale des Ehpads, l’actualité rappelle combien il y a urgence à imaginer une ville de demain avec pour colonne vertébrale le soin. 20 Minutes a sélectionné cinq initiatives ou illustrations de cette exposition et du livre qui l’accompagne pour y réfléchir.

L'exposition
L'exposition - O. Gabriel / 20 Minutes

La place de la nature dans un « asile »

Des plans et une vidéo de la « Maison de Charenton » montrent combien, dès 1850, cet asile semble exemplaire. Au XIXe siècle, on considère que la ville facilite le développement des pathologies mentales. C’est alors l’une des justifications pour éloigner ces « aliénés » de Paris. Pour cette « Maison de Charenton », le docteur Esquirol et l’architecte Emile Jacques Gilbert imaginent un espace où la nature, vue comme thérapeutique, a toute sa place. On tire parti de la pente pour construire trois espaces de différentes hauteurs et favoriser les points de vue, on plante des arbres dans chaque cour…

Les Maggie’s Centers ou l’« architecture placebo »

Illustration d'un Maggie's Center, à Edimbourg, pensé pour les patients atteints du cancer et leurs proches.
Illustration d'un Maggie's Center, à Edimbourg, pensé pour les patients atteints du cancer et leurs proches. - Richard Murphy

Pourquoi ne pas proposer aux malades et à leurs proches un environnement coloré, spacieux, accessible, une bibliothèque stimulante, un atelier jardinage ? C’est le pari des Maggie’s Centers imaginés par l’architecte américain Charles Jencks pour son épouse, Maggie, atteinte d’un cancer. Il existe une vingtaine de ces lieux ouverts, pensés par des architectes de renom, pour les patients, leurs proches et leurs accompagnants, non médicalisés mais près d’un hôpital, notamment en Grande-Bretagne. Pour que le lieu de soin devienne lieu de vie. En France, le pavillon de l’Orbe dans l’hôpital gériatrique Charles-Foix, à Ivry-sur-Seine, est un autre exemple de ces « nouvelles architectures » du soin.

« La dimension soignante de la ville intervient dès les premières cités. D’ailleurs, Hippocrate a écrit le premier traité d’urbanisme ! », révèle Eric de Thoisy, directeur de la recherche du collectif d’architectes Scau. « Avant le XVIIIe siècle, l’hôpital était un lieu où l’on mourait, et après seulement où l’on guérissait, souligne Cynthia Fleury. Plus récemment, on prend en compte l’ambiance, la pathoplastie, c’est-à-dire la manière dont le milieu fabrique de la souffrance. »

Illustration d'un Maggie's Center.
Illustration d'un Maggie's Center. - Richard Murphy

Un village Alzheimer à Dax

Les scandales des Ehpads et la souffrance des aidants alerte sur l’urgence de repenser les habitats pour qu’ils soient confortables même quand on a du mal à marcher ou à monter un escalier. Le Corbusier avait imaginé une maison pour ses parents, construite autour d’un point de vue. Mais tout le monde n’a pas un architecte reconnu et fortuné comme fils… « La question du vieillissement de la population nous pousse à nous interroger sur comment recréer de l’intimité au sein de l’institution », assure Eric de Thoisy. Avant de montrer des photos du premier village Alzheimer à Dax, « où les architectes ont fait le choix de reproduire le décor de la bastide, que les patients ont connu dans leurs jeunes années ». Le projet a pour ambition de proposer un lieu de vie pour les patients sans blouse blanche, avec une « architecture bienveillante » et « dans le respect des goûts et des rythmes de vie ».

Un Village Alzheimer à Dax a utilisé l'architecture de la bastide, que les résidents connaissent bien.
Un Village Alzheimer à Dax a utilisé l'architecture de la bastide, que les résidents connaissent bien. - Village Alzheimer de Dax, Nord Architects et Champagnat & Grégoire architectes, 2016-2020 © 11h45 Photographie d?architecture

Agnès Varda et le cimière de Montparnasse

« La manière dont la société s’occupe de ses morts dit beaucoup sur le soin, analyse Eric de Thoisy. Aujourd’hui, on constate la même invisibilisation de la maladie et de la mort. Jusqu’au XVIIIe siècle, le cimetière des Innocents [dans les quatier des Halles] était un lieu de vie où se tenait le marché, la morgue de l’île de la Cité était très fréquentée. A la fin du XVIIIe, on interdit les inhumations intra-muros, donc on sort les morts de Paris. »

Mais depuis, certains architectes, paysagistes ou artistes ont décidé de réinvestir ces cimetières. On découvre ainsi dans l’exposition une photo d’Agnès Varda qui a fait planter un pin et installer un banc près de la tombe de son mari, Jacques Demy.

Dans une des pièces de l'exposition, une photo de Sergio Grazia montre Agnès Varda assise sur son banc près d'un pin dans le cimetière de Montparnasse.
Dans une des pièces de l'exposition, une photo de Sergio Grazia montre Agnès Varda assise sur son banc près d'un pin dans le cimetière de Montparnasse. - O. Gabriel / 20 Minutes

Deux cimetières anciens, à Neuilly et à Puteaux, ont été en partie réaménagés pour en faire des espaces verts de proximité intégrés à la ville. « Les cimetières peuvent être des îlots de fraîcheur, assure Cynthia Fleury. D’ailleurs notre rapport à la mort est très culturel : au Japon, dans les parcs, on trouve des rangées de poupée de pierre [Jizo] qui représentent les enfants morts. »

L’explosion du port de Beyrouth

Quand l’architecture mène l’enquête… L’expo donne à voir un nouveau pan de ce que peut être cette discipline via l’initiative d’un collectif britannique, Forensic Architecture. Ils travaillent sur l’ explosion du 4 août 2020 dans le port de Beyrouth, qui a provoqué la mort de 200 personnes… et qui reste assez mystérieuse. Le collectif réalise une chronologie en 3D pour reconstituer les événements de cette journée dramatique. « Dans la trace du bâti, il y a celle du traumatisme, explique Cynthia Fleury. Utiliser l’architecture pour faire advenir la vérité et une justice réparatrice, c’est du soin. »

* Exposition « Soutenir ville, architecture et soin », jusqu’au 28 août 2022 au Pavillon de l’Arsenal, 21 bd Morland, 4e arrondissement de Paris.