Coronavirus : « Il faudrait donner plus de moyens à la santé publique », assure Marc Payet, auteur du « Ministère des bras cassés »

INTERVIEW Le journaliste Marc Payet vient de publier une enquête passionnante sur la gestion de la crise sanitaire au plus haut niveau du pouvoir

Propos recueillis par Oihana Gabriel
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Marc Payet a écrit un livre Le ministère des bras cassés.
Marc Payet a écrit un livre Le ministère des bras cassés. — Samuel Kirszenbaum
  • Marc Payet a suivi les questions de santé au «Parisien» pendant vingt ans.
  • Deux ans après le début du tsunami Covid-19 et alors qu’on commence à espérer en sortir, il publie « Le ministère des bras cassés », une enquête sur la gestion de la crise côté pouvoir.
  • Il y dévoile une quantité d’anecdotes ubuesques et les lourdeurs administratives, mais souligne aussi le grand engagement de fonctionnaires qui a fait des miracles. Une analyse d'autant plus passionnante que le bilan sanitaire de ce gouvernement pèse sur la campagne présidentielle.

L’avenue de Ségur n’a pas de secret pour lui. Dans Le ministère des bras cassés* publié début février, Marc Payet, journaliste pour Le Parisien pendant vingt ans, se penche sur ce qu’il s’est réellement passé dans les coulisses du pouvoir pendant la crise du  Covid-19. Derrière le titre un peu trash se cache une enquête fine sur les responsabilités, les ratés, mais aussi l’immense engagement des fonctionnaires au front depuis deux ans.

Alors qu’on peut espérer sortir la tête du tunnel Covid-19 et que la Cour de Justice de la République a  mis en examen Agnès Buzyn pour sa gestion de la crise et  enquête sur Olivier Véran et Edouard Philippe, cet essai révèle la lourdeur de l’administration, les bisbilles entre ministres, les coups de gueule d’Emmanuel Macron… et un ministère en déroute. Cheveux poivre et sel, regard pétillant et analyses précises, 20 Minutes a rencontré ce jeudi Marc Payet, adepte des métaphores guerrières, dans les locaux d'  Albin Michel, à quelques pas du cimetière Montparnasse.

Marc Payet a été journaliste pendant vingt ans au Parisien. Il publie Le ministre des bras cassés, une enquête sur les coulisses de la crise sanitaire vue depuis le ministère.
Marc Payet a été journaliste pendant vingt ans au Parisien. Il publie Le ministre des bras cassés, une enquête sur les coulisses de la crise sanitaire vue depuis le ministère. - Samuel Kirszenbaum

Qu’est-ce qui fait la spécificité du ministère de la Santé, que vous qualifiez de ministère « bras cassés » pendant cette crise sanitaire ?

Je voulais m’intéresser à l’exécutif pendant la crise, au ministère de la Santé. Car beaucoup de bons récits ont été publiés sur les soignants, mais peu de choses sur la « boîte noire ». Je suis arrivé à ce titre un peu choc, Le ministère des bras cassés, à prendre à plusieurs niveaux : au début, ils n’ont pas été bons. Mais il y a aussi des gueules cassés : beaucoup de personnes qui travaillent dans ce ministère sont en burn-out. Ce ministère, c’est comme des soldats après une guerre, sort en lambeaux. Il faut rappeler que les fonctionnaires aussi ont sauvé des vies. Je leur tire mon chapeau.

Vous expliquez que l’affaire du sang contaminé plane comme une ombre sur ce ministère…

C’est un ministère sans doute plus exposé aux risques de poursuites pénales que d’autres. Ça paralyse parfois un peu son action. Historiquement, vous avez dans les années 1980 le drame du sang contaminé, puis l’affaire du Mediator. Tout ça crée une atmosphère de paranoïa, de peur de la justice. Il y a une enquête de la  Cour de Justice de la République en cours sur la gestion de la crise, ça complique les choses. Effectivement, ce n’est pas simple pour Olivier Véran de mener une action publique en sachant que les enquêteurs peuvent débarquer dans son bureau à tout moment.

L’un des mystères de ce début de crise sanitaire, en mars 2020, a été l’absence de masques. Quelles erreurs ont amené à ce grand raté ?

Une anecdote permet de comprendre la situation. En mars 2020, la maire de Rennes, Nathalie Appéré (PS), découvre qu’elle dispose d’un stock de 500.000 masques à Rennes. Elle appelle l’Agence régionale de Santé (ARS) et demande : « Est-ce que je peux les distribuer aux Ehpad et aux fonctionnaires de la ville ? ». Et là, elle tombe de l’armoire, on lui dit qu’il ne faut pas les distribuer, car ça créerait une inégalité ! C’est Ubu roi. On est vraiment dans une administration qui applique les consignes de manière absurde.

Maintenant, pourquoi on n’avait pas de masques ? On avait un stock de masques important avant, le rapport Stahl en 2019 disait : il faut un stock d’un milliard de masques. Mais Jérôme Salomon, directeur général de la Santé (DGS), après des échanges avec François Bourdillon, alors directeur de Santé Publique France, décide de garder un stock de 100 millions de masques seulement. Et Salomon fait pression pour que le rapport ne soit pas rendu public. Est-ce qu’Agnès Buzyn savait ? Elle a assuré que non. La ministre de la Santé, a minima, n’était pas au courant de ce qui se passait dans son ministère…

La crise a été émaillée de nombreuses situations ubuesques… Quelle est celle qui vous a le plus choqué ?

François Bourdillon m’a dit que la réserve française de masques était stockée à l’aéroport Paris-Vatry. On avait tellement réduit les postes qu’il n’y avait que deux personnes à temps plein pour s’en occuper. Vous voulez faire la guerre, c’est votre stock stratégique et vous avez deux troufions !

Qu’est-ce qui, selon vous, explique ce grand gâchis ?

Dans son organisation, le ministère de la Santé est un peu trop éclaté dans plusieurs structures : on a de nombreuses agences, donc pas d’unité de commandement. D’autre part, il existait des rivalités. Les ministères qui font la guerre, normalement c’est l’Intérieur et la Défense. Là, il y avait un combat entre ARS et préfets. Et puis, le système plante techniquement. Les messageries des chefs saturent. Un fonctionnaire m’a rapporté une anecdote que je n’ai pas écrite : les messages urgents du ministère vers les ARS s’appellent les « Mars ». Il me disait « c’était Mars Attack ! On n'en pouvait plus des Mars, qui se contredisaient en plus… »

Philippe Juvin explique dans votre essai : « dans cette première vague, finalement ce qui nous aura manqué le plus, c’est la vérité ». Deux ans après, est-ce que le gouvernement a vraiment fait son mea culpa ?

Sur l’affaire des masques, il aurait pu être plus transparent. Après, Philippe Juvin est élu LR, conseiller de Valérie Pécresse. Malgré tout, et c’est le sens de mon livre, le gouvernement aurait dû davantage dire l’étendue de cette guerre. Est-ce que le gouvernement a bien géré la crise sanitaire ? C’est un enjeu de cette campagne électorale. L’Elysée dit avoir admis et appris de ses erreurs. Il y a eu une progression, la campagne de la vaccination est un grand succès, mais il reste de choses à régler notamment, sur le rapport entre le ministère de l’Education et celui de la Santé. Sous couvert d’une grande unité de façade, le livre dévoile d’importants bras de fer. Blanquer n’avait pas tellement envie que les médecins dictent leurs lois à l’école. On peut se demander depuis janvier 2022 s’il n’y a pas rechute…

On a beaucoup parlé ces derniers mois du manque de soignants, mais vous insistez sur le fait que c’est toute la santé qui souffre de sous-investissement…

Selon William Dab, ancien directeur général de la santé, il y avait 420 personnes travaillant à DGS en 2005, ils sont maintenant 270 et seulement une vingtaine au niveau exécutif. La RGPP, avec le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux depuis 2007 a fait beaucoup de mal. Marisol Touraine, ministre de la Santé de François Hollande, aussi a continué à réduire les moyens. On a désarmé le ministère de la Santé, qui avait des organigrammes incompréhensibles et une façon de travailler très compliquée.

Ce que disent des sources haut placées, qui aiment le ministère de la Santé, c’est qu’on met énormément d’argent pour la santé en France. Et tant mieux. Mais on est en droit d’attendre des résultats excellents. Où passe l’argent ? Sur un autre sujet, celui des Ehpad, Les Fossoyeurs, montre que les inspections de l’ARS n’ont pas trouvé grand-chose. Le point commun, c’est une certaine défaillance des contrôles des pouvoirs publics.

Pensez-vous qu’une redéfinition du rôle des agences sanitaires, une réorganisation du ministère ou des ARS soit nécessaire et prévue ?

C’est fondamental. Emmanuel Macron avait lancé une mission sur le sujet. Il avait suggéré des pistes de modifications, mais pour le moment le millefeuille administratif n’a pas été réformé. On a l’impression qu’ils ont répondu en donnant la main aux consultants. Le cabinet McKinsey a eu de nombreux contrats. C’est un cautère sur une jambe de bois ! Je pense qu’il faudrait plutôt donner plus de moyens à la santé publique, si on veut être plus efficace pour une future guerre sanitaire. On doit comprendre que le ministère de la Santé, c’est aussi important que le ministère de la Défense.

* Le ministère des bras cassés, Albin Michel, février 2022, 18,90 €.