Coronavirus : Martin Blachier, serial expert de la crise sanitaire à la recherche de la lumière

PORTRAIT Epidémiologiste et entrepreneur, le médecin qui attire l’attention des médias, les foudres des confrères et l'admiration des antivax prépare un livre sur son parcours pendant la crise du Covid-19

Oihana Gabriel et Mathilde Cousin
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Martin Blachier, dans les locaux parisiens de sa start-up de modélisation, à Paris.
Martin Blachier, dans les locaux parisiens de sa start-up de modélisation, à Paris. — STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
  • Martin Blachier est un des médecins qui a émergé avec la crise sanitaire.
  • L’épidémiologiste a créé son entreprise de modélisation il y a dix ans. Critiqué par une partie de ses confrères, il a choisi les plateaux de télévision pour partager ses convictions sur le Covid-19.
  • Opinions tranchées, explications claires et parfois simplistes, critique du gouvernement, disponibilité... le «bon client» pour les médias s’est aussi attiré beaucoup de coups. Mais continue à chercher l’écoute des citoyens.

C’est peut-être cela aussi qu’on retiendra de cette crise du Covid-19, quand elle sera derrière nous. La communauté scientifique a été écoutée, s’est divisée voire écharpée, s’opposant autant sur la forme que sur le fond, sur la mission des médecins comme sur la méthode scientifique. Parmi les médecins qui ont émergé pendant cette crise sanitaire, l’un d’entre eu a fait l’objet de nombreuses critiques et au moins autant de passages télévisés :   Martin Blachier.

Mais à y regarder de plus près, ce médecin de santé publique – inscrit à l’Ordre – est beaucoup  moins caricatural que ses coups de gueule sur CNews. Ce qui est moins souvent mis en avant, c’est sa casquette d’entrepreneur. Martin Blachier a monté il y a une dizaine d’années Public Health Expertise, une start-up de dix collaborateurs, qui vend des modélisations sur la santé aux autorités publiques comme aux laboratoires. Et il n’a pas fini de s’expliquer sur ses prises de position : en mars, il publiera un livre sur son parcours pendant la crise Covid aux    Editions du Cerf. Idéal pour continuer à s’attirer les faveurs des  antivax, les critiques de nombreux confrères et la lumière des médias ?

Des positions clivantes

« Il n’y aura probablement pas de deuxième vague »,  « Omicron, j’ai appelé ça la vague fantôme »… Martin Blachier s’est fait connaître par ses affirmations sur les chaînes d’informations en continu… dont  une partie s’est révélée fausse. Avec sa double casquette de médecin et de matheux, son franc-parler, ses positions tranchées – parfois à contre-courant – et sa disponibilité, l’épidémiologiste est devenu un habitué des plateaux télé. Au point de parfois se contredire d’une intervention sur l’autre… Il lui a été beaucoup reproché de ne pas avoir anticipé la deuxième vague. « Une erreur », reconnaît l’intéressé du bout des lèvres, quand il reçoit 20 Minutes, mercredi 26 janvier, dans les locaux parisiens de son entreprise. Cheveux en bataille, habitué à défendre ses convictions, il admet qu'« il y a eu des erreurs de communication ».

En revanche, pour lui, pas de doute : le pass vaccinal n’est pas la bonne méthode, la vaccination des enfants pas urgente et la vague Omicron pas dramatique pour l’hôpital. De quoi faire hurler certains médecins, qui cherchent des places dans des services bondés…

Son nouveau cheval de bataille ? « Laissez les enfants tranquilles ». En décembre 2021, il va jusqu’à lancer une pétition pour garder les écoles ouvertes, sans masque, sans test. Aucun regret, nous assure-t-il : « C’est le rôle d’un médecin parce que l’impact psycho-social sur les enfants n’est pas assez pris en compte. »

« Ça m’a saoulé »

Mais comment Martin Blachier, un inconnu avant la pandémie, est-il devenu un expert omniprésent, honni par les antivax avant d’être érigé en héraut ? En mars 2020, « quand éclate la crise Covid, on se dit qu’on va se lancer dans un modèle [épidémiologique] que personne ne sait faire », se rappelle Martin Blachier. « On », car la start-up Public Health Expertise, c’est aussi Henri Leleu, associé resté dans l’ombre, que Martin Blachier décrit dans un sourire comme le « cerveau » de l’entreprise – lui serait le « visage ».

En avril 2020, leur modélisation sous le bras, ils partent faire le tour des institutions publiques : Matignon, l’Institut Pasteur, le ministère de la Santé et l’Inserm. Avec peu de succès. « Ça m’a saoulé », résume Martin Blachier, sûr que son bébé sera utile aux décideurs et pas franchement fan des institutions publiques.

A la sortie de ses études de médecine et de l’ESSEC, une école de commerce, il avait fait le choix du privé. « Le public, ce n’est pas l’endroit où vous pouvez le plus vous développer, surtout quand vous êtes jeune, si vous refusez de faire quinze ans de léchage de bottes pour faire carrière. » Pas homme à lâcher l’affaire, il obtient en juillet 2020 la reconnaissance de ses pairs en publiant sa modélisation dans la revue scientifique Nature Medicine. L’attention du grand public, il va lui-même la chercher, en démarchant des journalistes. Et ça paie rapidement : il s’impose comme un des experts incontournables en ce début de pandémie.

« Le modèle, on ne l’a pas fait en se disant "Martin va passer à la télé" », précise Henri Leleu. Pour les affaires, alors ? « Ça ne nous a pas ramené de clients, assure Martin Blachier. On travaille à 80 % avec l’étranger et en général, c’est sur appel d’offres. La nana de l’OMS ne va pas m’appeler parce que je suis passé sur CNews ! » Pire, au bout d’un moment, le business pourrait pâtir de cette présence médiatique. « Il y a un risque, Martin s’est posé la question, confirme Henri Leleu. D’autant que ça lui prend du temps… »

Reste que parmi les clients figure le laboratoire Johnson et Johnson, qui a développé un vaccin anti-Covid. « Je ne suis jamais sorti de mon domaine, se défend-il. Je n’ai jamais vanté aucun traitement ou vaccin. »

« C’est quelqu’un qui a enlevé le conditionnel de sa communication »

Au bout de deux ans, son image est-elle écornée par ses coups d’éclat ? Jérôme Marty, généraliste et membre du collectif Du Côté de la science, a régulièrement croisé le fer avec l’épidémiologiste sur les plateaux télé : « Je l’ai vu émerger comme un bateleur. C’est quelqu’un qui a enlevé le conditionnel de sa communication, ce qui est embêtant quand on parle de médecine. Il affirme, il se trompe et réaffirme avec le même aplomb. » « Il assure des choses sans jamais s’appuyer sur rien », renchérit Mathias Wargon, chef des urgences de l’hôpital de Saint-Denis, autre poids lourd de la sphère des médecins médiatiques. Mais qui a une connaissance précise du terrain.

C’est d’ailleurs un des reproches faits à Martin Blachier, qui jongle avec les chiffres, mais ne voit pas de patients. « Il fait partie des gens qui font de la médecine de poésie, nous expliquent le monde sans s’y confronter », attaque Jérôme Marty. Une critique irrecevable pour beaucoup. « Un médecin de santé publique ne s’occupe pas d’un patient mais d’une population, nuance Nicolas Hoertel, psychiatre et modélisateur qui connaît Martin Blachier depuis 2012. Ce niveau de lecture peut rentrer en conflit avec celui d’un réanimateur. » Mais lui insiste : Martin est un « bosseur » qui sait s’entourer et respecte la démarche scientifique. « Sa capacité à changer d’avis montre qu’il n’a pas un logiciel avec une idéologie », insiste Nicolas Hoertel, qui avoue ne pas regarder ses passages télévisés. « Ce n’est pas juste une opinion d’expert isolé ! C’est un médecin qui a l’humilité de soumettre ses travaux à la critique et la relecture de ses pairs. Après, plus on donne d’interviews, plus on dit de bêtises… »

Et ses défenseurs de regretter qu’il soit devenu un modèle pour les opposants à la vaccination. Surtout depuis ses sorties contre le pass vaccinal. « Les antivax s’accrochent à une partie de son discours, ils oublient que Martin a été rapidement en faveur de la vaccination obligatoire [des plus de 50 ans], corrige son associé Henri Leleu. Martin a son style, c’est aussi ça qui plaît. La science est faite de nuances, mais à un moment, il y a une nécessité de simplifier le message quand on est sur un plateau télé. »

Mais le vent semble tourner depuis quelques mois pour l’ex-coqueluche des plateaux télévision. Si Gala, CNews et LCI continuent de lui donner la parole, les autres médias ont pris leurs distances. « Je vais là où on m’invite, rétorque Martin Blachier. Je me suis fixé une seule limite : les médias d’extrême droite. »