Coronavirus : Le pass vaccinal, une mesure à contre-temps de l'épidémie ?

VACCIN 93,2 des Français de plus de 12 ans sont déjà vaccinés, et la France a pris le pari d’une accalmie épidémique proche

Jean-Loup Delmas
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Le pass vaccinal arrive-t-il trop tard pour être utile ?
Le pass vaccinal arrive-t-il trop tard pour être utile ? — JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
  • Lundi, le pass vaccinal remplacera le pass sanitaire en France, avec obligation d’avoir ses doses de vaccin à jour pour entrer dans de nombreux lieux du pays.
  • Une obligation qui arrive alors que l’écrasante majorité des Français est déjà passée par la case vaccin, et que la plupart des autres mesures sanitaires vont être levées.
  • Le pass vaccinal est-il dépassé avant même d’avoir été instauré ?

Après des semaines de débat aussi complexes qu’interminables, le pass vaccinal entrera en application lundi en France, dans un pays où seulement 6,8 % des personnes de plus de 12 ans n’ont reçu aucune dose de vaccin. Neuf jours après l’instauration du pass,  certaines mesures sanitaires seront levées, avec la fin des jauges dans les lieux de spectacle et de l’obligation du télétravail. Un paradoxe qui interroge : le pass vaccinal n’est-il pas à contretemps, dans une France qui espère une amélioration  épidémique rapide et qui s’est déjà  massivement vaccinée ?

En réalité, l’annonce de ce pass aura donné un coup de boost aux primo-vaccinations, notamment chez les populations fragiles contre le coronavirus, qui semblaient coincées sous un plafond de verre. Ainsi, entre le 1er décembre et le 20 janvier, le taux de vaccination des 65-69 ans est passé de 91,1 % à 92,1 %, celui des 70-79 ans de 98,2 % à 99 %, et celui des plus de 80 ans de 87,3 % à 88,3 %.

Pour quelques pourcentages de plus

Certes, ce n’est qu’un petit pour cent de glané à chaque fois, mais à ce niveau-là, c’est potentiellement plusieurs dizaines de milliers de morts évitées. « Populaires ou pas, les mesures restrictives autour du vaccin amènent toujours un regain de primo-vaccination », salue le docteur Franck Clarot, pour qui chaque personne fragile vaccinée reste une victoire et un allègement pour des hôpitaux déjà saturés de patients covid.

D’autant plus dans une France à 350.000 cas par jour de moyenne, où échapper au virus devient une mission quasi-impossible. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, 50 % des Européens seront contaminés par Omicron d’ici mars. Jérôme Barrière, oncologue dans les Alpes-Maritimes, reconnaît que le pass vaccinal permettrait de protéger quelques non-vaccinés fragiles en les poussant à franchir le pas de Pfizer ou Moderna. Mais selon ce soignant, la France aurait pu et du aller encore plus loin : « Il y avait l’occasion d’aller jusqu’à l’obligation vaccinale, que de nombreux soignants appellent de leurs vœux, afin de protéger toute la population face à un variant hypercontagieux. On le sait, le risque de faire une forme grave avec Omicron lorsqu’on est triple vacciné est extrêmement réduit. »

Protéger les personnes plus que les lieux

Le pass sanitaire reposait sur le principe qu’un vacciné était bien moins contagieux qu’un non-vacciné, « une particularité qui a beaucoup diminué avec  Omicron, tant ce variant est transmissible », déplore Jérôme Barrière. De fait, la promesse initiale du pass sanitaire – vous ne risquez pas de vous contaminer dans un lieu où le pass est exigé – devient caduque. Le pass vaccinal arriverait donc au bon moment, avec Omicron qui a relégué le pass sanitaire au rang de gadget inutile estime Jérôme Barrière : « Dans un lieu avec pass vaccinal et Omicron, vous avez des chances d’attraper le coronavirus, car les vaccinés sont très contaminants eux aussi. Mais vous avez peu de chance de faire des formes graves, car vous êtes vaccinés. »

Il s’agit donc d’exclure les non-vaccinés des principaux endroits de contaminations – les lieux clos sans masque, ce qui ne devrait pas trop déranger la population, analyse Franck Clarot : « L’écrasante majorité des Français ont fait l’effort de la vaccination et sont fatigués. La population vaccinée ne comprendrait probablement pas que le poids de la contrainte pèse aussi sur elle et pas uniquement sur les non-vaccinés. »

Pas d’en même temps

Quant à la levée des restrictions en février, aucun des deux soignants n’y voit une contradiction avec le pass vaccinal. Au contraire pour Franck Clarot, « cet allègement sanitaire est bien plus à contretemps que le pass vaccinal dans une France encore en pleine hausse épidémique. » Le pass aurait l’avantage de limiter les dégâts de cette levée de pied contesté par le monde médical : « Lorsque vous augmentez la vitesse de la voiture, vous pensez au moins à mettre une ceinture de sécurité », métaphorise le docteur.

Pour Jérôme Barrière, il y a même une certaine cohérence dans la stratégie gouvernementale : « On ne limite plus les contaminations dans les lieux, mais on s’assure qu’elles ne touchent qu’un public protégé. » Loin d’être une contradiction, cette levée des restrictions ne serait permise que grâce au pass vaccinal. L’oncologue ne salue pas pour autant entièrement le pass vaccinal : « Cela n’atteint pas le noyau dur des non-vaccinés, et ça les laisse de côté de la vie sociale du pays tout en ne les protégeant pas complètement du virus. Une obligation vaccinale serait paradoxalement moins liberticide. »