Coronavirus : Un antidépresseur efficace pour éviter les formes graves ? Les preuves s’accumulent

RECHERCHE Plusieurs essais cliniques concluent que la prise de Fluvoxamine, un antidépresseur peu cher, permettrait de réduire de 66 % le risque d’être hospitalisé et de 90 % de mourir du Covid-19

Oihana Gabriel
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Le Prozac pourrait devenir à l'avenir un traitement curatif du Covid-19.
Le Prozac pourrait devenir à l'avenir un traitement curatif du Covid-19. — Darron Cummings/AP/SIPA
  • L’arsenal thérapeutique contre le Covid-19 devrait connaître un boom en 2022.
  • Alors que tous les regards sont tournés vers le Paxlovid, pilule de Pfizer qui arrivera fin janvier en France, une équipe de chercheurs français se bat pour faire connaître les résultats prometteurs d’un traitement curatif (et non préventif) : un antidépresseur nommé Fluvoxamine.
  • 20 Minutes décrypte les avantages et inconvénients de ce traitement, qui n’est pas encore prescrit en France contre le coronavirus. Mais qui pourrait enrichir l’éventail de solutions pour les patients à risque.

« On a l’opportunité d’avoir enfin un véritable "game changer" dans les traitements contre le Covid-19 », s’enthousiasme Nicolas Hoertel, professeur de Psychiatrie à l’Université de Paris et à l’AP-HP. On pourrait croire que ce psychiatre et modélisateur parle du  Paxlovid, la pilule anti-Covid de Pfizer qui doit arriver en France. Mais il existe une autre piste particulièrement intéressante : la  Fluvoxamine, un antidépresseur qui semble faire ses preuves pour éviter les cas graves de   Covid-19.

Des études observationnelles et quatre essais cliniques

L’histoire commence en France, au printemps 2020, par une interrogation : pourquoi les patients en psychiatrie ont-ils été si peu impactés par le Covid-19 lors de la première vague ? Grâce aux données de 36 hôpitaux de l’AP-HP, Nicolas Hoertel et son équipe publie en juillet 2020 une étude observationnelle (en prenant les données des patients hospitalisés)  montrant, pour les patients sous antidépresseurs, un risque d’intubation ou de décès diminué de plus de 40 % par rapport aux autres patients. Depuis, l’hypothèse s’est renforcée et affinée.

« Plusieurs études observationnelles arrivent à la même conclusion que notre étude : certains antidépresseurs réduisent le risque de mourir ou d’être intubé de 50 %, explique le psychiatre. Avec une hétérogénéité selon les antidépresseurs, le meilleur étant la Fluoxétine, plus connu sous le nom de Prozac, qui atteint une protection de plus de 70 %. » Problème, la recherche s’oriente désormais davantage sur un cousin du Prozac, la Fluvoxamine, moins prescrite en France contre la dépression.

Baisse du risque de mourir de 90 %

Quatre essais cliniques publiés sont venus enrichir les données sur la Fluvoxamine. « Parmi eux, deux études ouvertes (le médecin et le patient connaissent l’ensemble des médicaments), menées sur une centaine de patients, ont donné des résultats spectaculaires : potentiellement 100 % de réduction du risque d’aggravation clinique en ambulatoire et 42 % de réduction du risque de décès en réanimation. » Des conclusions confortées par deux essais contrôlés randomisés en double aveugle, le nec plus ultra de la recherche. Le premier, publié dans la revue scientifique Jama, concluait à 100 % d’efficacité sur la réduction du risque d’hospitalisation, mais sur un faible échantillon.

Le second, qui fait partie de l’étude Together, réalisée au Brésil et incluant 1.497 patients symptomatiques en ambulatoire, montre que la Fluvoxamine fait baisser de 32 % le risque d’être hospitalisé ou d’être surveillé 6 heures en service d’urgence. Un résultat limité qui a laissé dubitatifs certains chercheurs, gênés par ce critère inhabituel. Mais « si on regarde seulement les patients qui ont bien pris le traitement (80 % d’entre eux), le risque d’être hospitalisé baisse de 66 % et de mourir de 90 %. Ce qui est très encourageant, c’est la concordance et la reproductibilité du résultat : plusieurs études, dans plusieurs pays, arrivent à la même conclusion », reprend le chercheur à l’Inserm.

D’ailleurs, certains ne s’y sont pas trompés. L’Organisation mondiale de la santé a lancé une revue systématique sur la Fluvoxamine le 1er décembre 2021. Certains médecins le prescrivent déjà au Brésil, en Malaisie, en Inde, aux Etats-Unis, au Canada… Et trois universités nord-américaines intègrent la Fluvoxamine dans les traitements contre le Covid-19. Toutes précisent que cet antidépresseur peut être prescrit si le patient, susceptible de faire un Covid grave, ne peut être traité par anticorps monoclonaux. Or, on sait maintenant que  tous les anticorps monoclonaux, excepté l'Evusheld, ne protègent pas face à Omicron. La situation est donc nouvelle, notamment pour les personnes immuno-déprimées.

Un traitement efficace, peu cher et connu depuis trente ans

Cet antidépresseur sera-t-il aussi efficace vis-à-vis d’Omicron, sachant que ces essais cliniques ont été menés avant l’arrivée de ce nouveau variant ? « Le mécanisme d’action de ces molécules suggère que l’efficacité de ce traitement est insensible aux variants, rassure Nicolas Hoertel. Donc il marcherait bien sur Omicron. Plusieurs études pour vérifier cette hypothèse sont menées en parallèle au Brésil, en Inde et aux Etats-Unis. » On devrait donc en savoir plus bientôt.

Le psychiatre insiste sur deux autres avantages : « La Fluvoxamine, c’est 3 ou 4 euros pour dix jours. Pour le Paxlovid, on atteindrait 570 euros pour un traitement complet. Ce n’est pas pour les pays pauvres ! Ce médicament risque d’être réservé à la population la mieux vaccinée… La Fluvoxamine, ou son cousin la Fluoxétine, est disponible partout dans le monde, dès maintenant. » Pour autant, Nicolas Hoertel ne cherche pas à opposer antidépresseur et pilule de Pfizer. « Sans doute faudra-t-il utiliser les deux. »

Reste que les antidépresseurs sont connus pour leurs effets indésirables : nausée, diarrhée, migraine, agitation, insomnie… « Comme pour tout médicament, il peut en effet y avoir des effets indésirables, mais il est généralement bien toléré, nuance Nicolas Hoertel. D’autant que c’est un traitement bien connu des médecins, pour lequel nous avons trente ans de recul, et qui sera prescrit sur une courte durée. Concrètement, sur l’essai Together, il n’y avait aucune différence sur les effets secondaires entre le groupe Fluvoxamine et le groupe placebo. »

Est-ce que la France pourrait adopter d’ici peu ce traitement curatif ?

« Toutes les pistes de traitement sont intéressantes, assure Bruno Lina, virologue et membre du Conseil scientifique. Mais certains produits, censés changer la donne, se sont avérés inefficaces. Je n’ai pas d’élément pour dire si cet antidépresseur marche ou pas. » « Dans les mois qui viennent, on va voir l’arsenal pour lutter contre la Covid-19 s’étoffer, prévoit  Sandrine Sarrazin, chercheuse à l'Inserm. C’est très intéressant de travailler dans ce champ du repositionnement, car ces molécules ont été déjà été testées, on connaît les doses, les effets secondaires et on peut les produire et les prescrire rapidement. »

Et Nicolas Hoertel de regretter le peu d’intérêt en France. « On part de loin avec beaucoup d’a priori sur les antidépresseurs. Je pense qu’il y a aussi un "effet hydroxychloroquine", avec l’emballement de la machine et la douche froide… »

Le ministère de la Santé précise à 20 Minutes que « les autorités sanitaires sont en contact avec les cliniciens porteurs du projet en France, notamment dans la perspective de mener un [nouvel] essai clinique. » Une situation qui pourrait évoluer prochainement…