Coronavirus : L’Europe et la tentation du « lâcher prise » face à l’épidémie

EPIDEMIE Plusieurs pays européens assument plus ou moins ouvertement de lever le pied sur les mesures sanitaires, et de laisser la vague de coronavirus passer d’elle-même

Jean-Loup Delmas
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L'Europe semble lâcher prise face au coronavirus, pour le meilleur ou pour le pire ?
L'Europe semble lâcher prise face au coronavirus, pour le meilleur ou pour le pire ? — Pixabay
  • Les mesures sanitaires s’allègent ou ne sont pas renforcées de nombreux pays européens, en pleine cinquième vague de coronavirus.
  • Un changement de paradigme face à l’épidémie, qui s’oriente vers une volonté plus ou moins assumée de laisser filer pour « apprendre à vivre avec le Covid-19 ».
  • Mais entre la volonté et la réalité, il reste de grands pas à faire pour que le coronavirus devienne la « grippette » tant souhaitée.

Cette semaine marque peut-être un tournant en Europe : plusieurs pays ont semblé assumer plus ouvertement une stratégie de « laisser filer » l’épidémie, et de vivre avec le  coronavirus.

Avec 180.000 cas par jour de moyenne, le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a ainsi déclaré lundi qu’il était peut-être temps d’envisager l’épidémie comme une « maladie endémique », en cessant notamment de compter les cas et les décès quotidiens. Les Pays-bas ont décidé de lever certaines mesures de restriction vendredi, malgré un nombre de cas en forte hausse, alors  qu’ils avaient opté pour un confinement en décembre en pleine baisse épidémique.

En France, alors que les mesures n’ont pas été durcies, les réanimations sont en baisse depuis deux jours consécutifs, une première depuis des mois, tandis que les hospitalisations commencent à stagner. Et au  Royaume-Uni, où le gouvernement a refusé de recourir à de nouvelles mesures en décembre et tout misé sur la vaccination, le pic de cas est déjà passé, et les hospitalisations sont sur un plateau haut mais n’augmentent plus.

Omicron, la résignation

Ce glissement stratégique s’explique en un mot : Omicron. Beaucoup plus contagieux que  Delta, lui-même déjà redouté pour sa haute transmissibilité, le variant débarqué en Europe mi-décembre devrait, selon l’Organisation mondiale de la Santé,  avoir contaminé 50 % des Européens d’ici fin février. Compte tenu de son extrême contagiosité, « il est vite apparu que les mesures classiques pour le freiner, comme le couvre-feu ou la fermeture des lieux clos, ne font plus le poids », indique Anne Sénequier, médecin et codirectrice de l’Observatoire de la santé mondiale.

Seul un confinement pourrait éventuellement stopper Omicron, mais les Pays-Bas sont un bon exemple que cette option peut s’avérer insuffisante, alors que ce genre de mesures très strictes est de moins en moins bien vécu. « Après deux ans de pandémie, les populations sont éprouvées et le seul sanitaire ne peut être pris en compte », ajoute la médecin.

Omicron, le salut

Cette volonté de laisser-aller est aussi due au fait qu’Omicron apparaît comme bien moins dangereux que les variants précédents. « Ce à quoi on assiste en Europe, c’est à un très fort taux d’incidence sans une augmentation majeure des décès. Il y a une décorrélation forte entre les cas et les hospitalisations, et une décorrélation encore plus forte entre les cas et les réanimations et morts », constate Emilie Ferrat, médecin généraliste.

Une étude américaine menée sur plus de 70.000 individus montre que les personnes infectées par Omicron avaient moitié moins de risque d’être hospitalisées que celles infectées par  Delta. Le risque d’être placé en soins intensifs était, lui, réduit d’environ 75 %, et celui de mourir de plus de 90 %. Et ce, indépendamment de l’immunité conféré par la vaccination ou une infection précédente.

Et justement, si l’Europe peut envisager un « laisser-filer », c’est aussi grâce à son taux de vaccination très élevé. 85,1 % des Espagnols, 77,4 % des Britanniques, 76,5 % des Néerlandais et 79,2 % des Français ont reçu au moins une dose de vaccin, pour reprendre les pays cités plus haut. « Avec un tel rapport cas/décès, notamment grâce au vaccin, il est possible de s’orienter vers  une maladie endémique, qui revient chaque année mais avec des taux pouvant être contenus et maîtrisés grâce à quelques mesures de santé publique », espère la généraliste.

Objectif grippette

Mais, avant d’atteindre ce résultat et que le coronavirus devienne enfin la grippette ou le simple rhume espéré depuis le début de la pandémie, il reste encore du chemin, prévient Anne Sénequier : « L’Europe est dans l’illusion du "vivre avec" le virus, mais pour le moment, on ne vit pas avec, on le subit ». L’objectif est en effet que la majeure partie de la population ait la même vie, avec ou sans pic épidémique. Et la vie est bien plus désagréable en ce mois de janvier pour les parents d’élèves, par exemple, qu’en septembre dernier.

Pour cela, des progrès restent à faire. « Il faudrait un vaccin plus efficace contre la transmission et avec une durée d’efficacité plus longue », espère la codirectrice de l’Observatoire de la santé mondiale : « Les vaccins actuels nous ont énormément aidés, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut s’en contenter ». D’autant plus quand  de nombreuses personnes fragiles restent encore non-vaccinées, ce qui sature les lits de réanimation et augmente considérablement les décès. « A terme, il faudrait gérer l’épidémie de manière bien plus ciblée, notamment en termes de vaccination. Faire des rappels uniquement pour les personnes fragiles, mais en allant vers elles afin de toutes les vacciner », souhaite Emilie Ferrat, qui imagine mal des campagnes de rappel pour toute la population se maintenir au fil des années, en raison d’un coût/bénéfice de moins en moins évident.

Reste que ce scénario heureux n’est pas gagné, la crise sanitaire nous ayant appris à nous méfier des prévisions trop optimistes. Nouveau variant, échappement immunitaire, difficulté de rappel vaccinal sont autant d’hypothèses qui incitent à la prudence. Une bonne raison notamment pour l’Europe de regarder autre chose que son nombril. « Pour minimiser les risques, il faudra vacciner l’entièreté de la population mondiale, ce qui a été loin d’être fait en 2021 », conclut Anne Sénequier. Actuellement, 59,5 % du globe a reçu une première dose. Pour que l’Europe puisse vivre avec le virus, il faut offrir la possibilité à toute la planète de faire pareil.