Nice : « La consommation répétée du protoxyde d’azote peut avoir des effets neurologiques irréversibles », alerte l’addictologue Faredj Cherikh

INTERVIEW Le responsable du service d'addictologie au CHU de Nice rappelle les conséquences de ces usages, notamment sur les jeunes

Propos recueillis par Elise Martin
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La préfecture des Alpes-Maritimes vient de reconduire un arrêté sur la réglementation de la vente, la détention et la consommation de protoxyde d?azote et son usage détourné (Illustration)
La préfecture des Alpes-Maritimes vient de reconduire un arrêté sur la réglementation de la vente, la détention et la consommation de protoxyde d?azote et son usage détourné (Illustration) — S. Alcalay / SIPA
  • Depuis plusieurs années, l’usage détourné du protoxyde d’azote, inhalé grâce à un ballon, touche de plus en plus de jeunes. Ce gaz se trouve dans l’usage courant dans les cartouches pour siphon à chantilly, des aérosols d’air sec ou des bonbonnes utilisées en médecine et dans l’industrie.
  • Après plusieurs mesures prises par des mairies et même l’interdiction de la vente de ce produit aux mineurs via une loi, la préfecture des Alpes-Maritimes maintient sa prévention en reconduisant un arrêté jusqu’au 30 juin 2022 pour interdire, entre autres, « d’utiliser de manière détournée du gaz protoxyde d’azote à des fins récréatives sur l’espace public ».
  • Addictologue au CHU de Nice, le Dr Faredj Cherikh a rappelé en entretien avec 20 Minutes les dangers sur le long terme de consommer ce type de produit, notamment chez les jeunes.

Le 31 décembre 2021, la préfecture des Alpes-Maritimes reconduisait un arrêté, pris en juillet, pour interdire, entre autres, « d’utiliser de manière détournée du gaz protoxyde d’azote à des fins récréatives sur l’espace public ». Avec cette mesure, les mineurs sont même interdits d’en posséder. Depuis le 1er juin, une  loi prohibe « la vente (ou l’offre) de protoxyde d’azote » aux personnes de moins de 18 ans, que ce soit dans les commerces ou sur Internet. Des mesures nécessaires face à une pratique qui s’est accentuée ces cinq  dernières années.

Le Dr Faredj Cherikh, responsable du service addictologie du CHU de Nice, a rappelé à 20 Minutes la nécessité de « prévenir les jeunes des risques encourus d’une consommation » du « proto », également appelé « gaz hilarant ».

On a beaucoup entendu parler d’une hausse de consommation du « proto » à la sortie du premier confinement. Comment cette consommation évolue-t-elle ces dernières années ?

Juste après le déconfinement, on a effectivement observé une augmentation des conduites addictives. Pour le « gaz hilarant », c’est difficile de répondre parce que ce n’est pas avec les consultations que l’on s’en rend vraiment compte. Les patients ne viennent pas d’eux-mêmes et souvent, ce n’est pas la seule addiction dont ils sont pris. Ce qui nous permet de dire qu’il y a une augmentation, c’est le nombre important de cartouches qu’on retrouve par terre dans l’espace public, la multiplication d’alertes des médecins urgentistes ou de la part de l’Education nationale.

Comment le protoxyde d’azote est-il devenu une drogue à « la mode » ?

On ne connaissait pas bien ce qu’était le protoxyde d’azote quand il est apparu comme une drogue, surtout si on a commencé à exercer dans le domaine depuis une vingtaine d’années. C’est la même chose pour les produits de synthèse, ça a énormément évolué. Ce sont des phénomènes de mode. La société a une envie de « nouveau », elle essaie de nouvelles addictions, des nouveaux produits et veut ressentir de nouveaux effets sur son système nerveux. Une fois qu’elle a trouvé les effets escomptés, elle veut les revivre. Pour le « proto », ce sont des distorsions sensorielles comme des hallucinations, la dépersonnalisation, c’est-à-dire, ne plus savoir qui on est. En inhalant une cartouche, ces effets euphorisants durent quelques secondes. Mais les conséquences peuvent être irréversibles.

C’est-à-dire ?

Au moment de la prise, il peut y avoir des risques d’asphyxie, de vertiges, d’arrêts cardiaques et même de brûlures si on ne fait pas attention en ouvrant la cartouche. Si la consommation est répétée à forte dose, c’est-à-dire, quand on prend plusieurs cartouches, à intervalles réguliers, elle peut avoir des conséquences à long terme. On a des cas de troubles cardiaques, de troubles psychiatriques mais aussi des effets neurologiques qui peuvent être irréversibles. Et si la consommation est associée à d’autres produits addictogènes comme le cannabis ou l’alcool, cela peut être plus grave.

Pourquoi le fait que ce soit un jeune public qui consomme ce type de drogue est-il encore plus alarmant ?

Comme pour toutes les drogues, quand ça concerne les jeunes, c’est toujours plus grave et plus important. Pour le protoxyde d’azote, on voit que ça peut toucher dès le collège jusqu’aux études supérieures. C’est facile de s’en procurer [ce gaz se trouve dans l’usage courant dans les cartouches pour siphon à chantilly, des aérosols d’air sec ou des bonbonnes utilisées en médecine et dans l’industrie] et ce n’est pas cher [moins d’un euro la cartouche]. A cet âge, on est plus impulsif, moins raisonnable. Mais on a surtout le cerveau qui est encore en développement. C’est à 24 ans qu’il arrive à sa maturité complète. Ce qui veut dire que tout ce qui est ingéré ou inhalé jusqu’à cet âge, a des conséquences directes sur le système nerveux central. Ça le fragilise. Une fois adulte, ça peut se traduire par de l’anxiété et de la dépression. Même si on n’a pas énormément de cas, on peut faire des découvertes après coups. Il faut alors insister sur les messages de prévention pour réduire les risques.