Coronavirus : « Ceux qui ont volontairement distillé la peur sont plus responsables que les non-vaccinés en général »

« 20 MINUTES » AVEC La médecin en Santé publique Hélène Rossinot revient sur les débats autour des non-vaccinés, particulièrement virulents en ce début 2022

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas
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Lors d'une manifestation anti pass sanitaire à Toulouse, le 21 juillet 2021.
Lors d'une manifestation anti pass sanitaire à Toulouse, le 21 juillet 2021. — FRED SCHEIBER/SIPA
  • Tous les vendredis, « 20 Minutes » propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Cette semaine, la médecin en Santé publique Hélène Rossinot évoque la question sensible des non-vaccinés contre le coronavirus, qui représentent actuellement 7,5 % des personnes éligibles en France.
  • Cette minorité est régulièrement accusée de largement contribuer à la saturation des hôpitaux. Sans oublier qu’Emmanuel Macron a, mardi dernier, assuré son « envie de les emmerder ».

Au total, 7,5 % des personnes de plus de 12 ans et éligibles à la vaccination n’ont pas reçu la moindre dose de vaccin contre le coronavirus en France, selon le site Covidtracker. Alors que la France tourne en moyenne à 250.000 cas par jour, cette minorité, est, en pleine cinquième vague, accusée de largement contribuer à la saturation des hôpitaux. Et chaque jour, les propos contre les non-vaccinés se font plus virulents. Dans une tribune, des soignants ont ainsi appelé à ne pas les réanimer, quand une majeure partie de la population serait, selon un sondage Ifop, favorable à leur non prise en charge. Quant à Emmanuel Macron, il a déclaré la semaine dernière avoir « bien envie de les emmerder ». Une polémique « violente » et contre-productive, selon Hélène Rossinot. Pour 20 Minutes, la médecin de Santé publique revient sur la question sensible de la non-vaccination qui, depuis quelques jours a pris un nouveau virage, celui de « du débat délétère et nocif ».

Hélène Rossinot, médecin en santé publique et autrice de Aidants, ces invisibles.

En France, le vaccin est gratuit et disponible en grande quantité. Existe-t-il pourtant une inégalité face à la vaccination ?

La gratuité ne fait pas l’équité. Des personnes en grande précarité, par exemple les migrants ou les SDF, sont totalement exclues du système de soins, que ce dernier soit gratuit ou non. Pour ces personnes, il est important de continuer une politique « d’aller vers » [avec des maraudes] et de leur amener le vaccin directement. Il faut également comprendre que la question de la vaccination n’est pas du tout une priorité pour les classes les plus précaires, contrairement à la difficulté du travail, aux horaires compliqués... Il existe également une précarité sociale, un isolement important d’une partie de la population. Quant au réseau de soins, il n’est pas équitable sur tout le territoire et la campagne vaccinale française mise beaucoup sur Internet, ce qui peut être totalement anachronique pour certaines personnes. Il faut enfin penser à l’inégalité d’accès à l’information ou à la science. Reste qu’on ne peut pas mettre tous les non-vaccinés dans ces cases, beaucoup sont très cultivés et informés. Beaucoup sont dans une dynamique volontaire de médecine alternative ou de rapport à la nature et sont donc contre la vaccination.

N’est-il pas facile de mettre de facto « non-vaccinés » et « antivax » dans le même sac ? En d’autres termes, les non-vaccinés sont-ils vraiment antivax ?

Cette assimilation est effectivement beaucoup trop simpliste et ce n’est jamais une bonne idée de faire des généralités, a fortiori dans un climat social déjà tendu. Il existe effectivement de véritables antivax, que l’on retrouve dans le cercle des médecines alternatives ou des naturopathes, par exemple, et qui sont contre tous les vaccins. Mais il y a ceux qui rejettent juste le vaccin anti-Covid. Un vaccin qui a été très politisé. Dans ce cercle-là, on retrouve des opposants politiques, les militants de certains partis radicaux et des antisystèmes. Enfin, il y a ces personnes non-vaccinées qui estiment qu’elles ne risquent rien face à la maladie et qui sont persuadées qu’elles n’ont pas besoin de vaccin. Reste les victimes de la désinformation, les plus nombreuses. Ce sont ces non-vaccinés qui ont peur d’effets indésirables

Vous évoquez un vaccin anti-Covid trop politisé…

Oui, particulièrement en France à cause de l’élection présidentielle à venir. On l’a vu en Allemagne : le pays s’est retrouvé paralysé sur la question de mesures sanitaires avant ses élections. En France, lors des premiers mois de l’épidémie de coronavirus, union sacrée et silence politique ont laissé la place à la science. Cela a été salutaire mais s’est très vite effrité. Aujourd’hui, les politiques de tous les partis expriment leur point de vue sur la crise et ce, avec une logique bien plus politicienne que sanitaire.

Emmanuel Macron parle « d’emmerder les non-vaccinés », dans des tribunes des soignants appellent à ne plus forcément les réanimer, etc. Le discours contre les non-vaccinés devient extrême…

Il faut se méfier de tous les extrêmes. Tout le monde est à fleur de peau. Après deux ans d’une situation inédite, les gens n’en peuvent plus, les soignants sont épuisés, les débats se tendent. En tant que soignant, on reçoit des dizaines voire des centaines de menaces de mort et la tentation est forte de réagir avec la même violence. Mais il faut éviter de se sauter à la gorge et ne pas participer à un débat délétère et nocif. Et surtout ne pas diviser encore plus la société.

Derrière les propos d’Emmanuel Macron, il y a la volonté de pousser à la vaccination. Une stratégie qui a marché pour le pass sanitaire, avec des records de primo-injection après l’annonce de sa création…

Forcément, le pass sanitaire – et bientôt vaccinal – fonctionne sur les personnes qui ne voyaient pas l’utilité du vaccin ou se pensaient peu concernés par la vaccination, car cela a donné au vaccin une importance et une utilité. Mais ces mesures braquent encore plus les antivax ou ceux qui ont peur du vaccin et qui sont prêts à renoncer à leur vie sociale si on les y contraint. Cela peut renforcer un clivage déjà dangereux et isoler encore plus les non-vaccinés. Le pass reste une bonne solution pour accéder à une vaccination de masse, mais il se heurtera toujours un plafond de verre s’il est perçu comme une punition et sera peu productif à long terme.

Plus que les non-vaccinés, ne faudrait-il pas « emmerder » les désinformateurs et ceux qui répandent les « fake news » ?

Ceux qui ont volontairement distillé la peur sont plus responsables que les non-vaccinés en général. Les non-vaccinés sont bien plus souvent des victimes que des coupables. La liberté d’information existe, et c’est une bonne chose, il est donc difficile de punir directement les désinformateurs. A défaut de les faire taire, il y a cependant des moyens de les rendre un peu moins nuisibles. On peut éviter de leur donner du poids politique en leur rendant visite, en les auditionnant ou en les invitant sur les plateaux télé. Les médias ont du tri à faire dans leurs invités et les journalistes devraient plus travailler leur sujet afin de pouvoir reprendre des désinformateurs qui assènent des contresens scientifiques. Quant à nous, les soignants, nous sommes très loin d’être innocents. Il y a une sacrée flopée de médecins, au-delà des désinformateurs de plateaux, qui racontent des « fake news » à leurs patients. L’Ordre des médecins n’a pas joué correctement son rôle d’informer régulièrement et correctement les médecins ou  n’a pas assez puni des soignants qui ont allègrement piétiné notre déontologie. Il y a eu beaucoup de plaintes mais, pour le moment, extrêmement peu de radiations.

Le premier ministre Jean Castex avait annoncé qu’on ne pouvait pas être contaminé avec deux doses, ce qui est faux. En faisant ce genre d’erreurs, l’exécutif n’a-t-il pas également donné du crédit aux antivax ?

Les politiques ont présenté le vaccin comme étant la solution miracle. Idem avec les confinements et les vagues épidémiques : les politiques ont à chaque fois espéré ou promis publiquement que c’était la dernière fois. Ce n’était pas forcément un mensonge, mais un trop-plein d’assurance. Il faut là aussi faire notre mea culpa. Journalistes, médecins ou politiques ont tous manqué de prudence au moment de délivrer l’information. Il faut néanmoins reconnaître que les politiques sont ceux qui ont le plus tardé à adopter un discours plus nuancé.

Il y a une sacrée flopée de médecins, au-delà des désinformateurs de plateaux, qui racontent des « fake news » à leurs patients.

Il faut évoquer ici le besoin d’éducation à la science. Nous avons collectivement beaucoup de mal à admettre de ne pas savoir ou à voir des informations évoluer. Lorsque des médecins ou des journalistes expriment un point de vue, puis l’inverse quelque mois plus tard, ce n’est pas nécessairement qu’ils ont changé d’avis mais que les données ont changé. La pandémie reste un fait nouveau, il faut l’accepter. Et accepter aussi que l’on avance en tâtonnant. Raison de plus pour que les politiques utilisent le conditionnel, alors que la crise n’a fait qu’empirer la méfiance de la population envers les autorités, qu’elles soient politiques ou sanitaires.

La troisième dose a soulevé beaucoup de scepticisme, notamment chez les jeunes, et l’exécutif évoque déjà une quatrième dose… Les convaincus de la vaccination pourraient-ils se lasser et rallier les non-vaccinés ?

C’est possible. On avait déjà trop vendu les deux doses comme la solution miracle qui réglerait tous les problèmes. Et, après deux ans de crise, la patience s’effrite. Il va donc falloir faire preuve de beaucoup de pédagogie si l’on demande une dose de vaccin supplémentaire. Les politiques comme les autorités sanitaires gagneraient à refaire des séances de questions-réponses pour expliquer pourquoi elle serait nécessaire. Sans compter que le prolongement de la crise pourrait encore entamer la confiance et l’adhésion des Français. Si le « tout contrainte » reste la seule politique, on court le risque de créer une nouvelle branche de non-vaccinés. Reste que la crise n’est pas finie et qu’on ne peut pas se permettre de perdre d’autres personnes.