Coronavirus en Paca : Pourquoi la cinquième vague est-elle « plus inquiétante qu’ailleurs en France » ?

EPIDEMIE L’Assistance publique des Hôpitaux de Marseille dépeint une situation sanitaire extrêmement préoccupante en raison de l’épidémie de Covid-19

Mathilde Ceilles
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Des infirmiers dans une cellule Covid de l'AP-HM
Des infirmiers dans une cellule Covid de l'AP-HM — Daniel Cole / AP / SIPA
  • La région Paca est la première région de France en matière de taux d’incidence.
  • La faible couverture vaccinale se fait ressentir dans les hôpitaux, qui se retrouvent totalement saturés.
  • Le manque de personnel se fait sentir, et les soignants sont épuisés.

Dès l’introduction, le ton est donné. « La région Provence-Alpes-Côte d’Azur est dans une situation plus inquiétante encore qu’ailleurs en France », lance le directeur de l’Assistance publique des Hôpitaux de Marseille (AP-HM) François Crémieux. Ce mercredi matin, à l’occasion d’une conférence de presse, les principaux cadres de l’AP-HM ont dressé un état des lieux pour le moins alarmant de la situation épidémique dans la région, en particulier à  Marseille . Comment expliquer que la cinquième vague de  coronavirus soit si virulente dans la région ? 20 Minutes fait le point.

Un taux d’incidence nettement plus haut

Avec un chiffre qui atteint les 892, la région Paca est actuellement la première région en matière de taux d’incidence, devant la région Auvergne Rhône-Alpes et la région Île-de-France. « Ce taux flirte avec les 1.400 voire 1.500 chez certaines classes d’âges, notamment chez les 40-55 ans, et dans certains territoires », se désole le directeur de l’AP-HM François Crémieux.

Dans les Bouches-du-Rhône, le dernier taux d’incidence relevé est actuellement de 890, ce qui le place au septième rang des départements français les plus touchés. « A semaine équivalente, en 2020, ce taux était de 170 », précise Noémie Ressiguier, épidémiologiste à l’AP-HM.

« Le taux de positivité est en moyenne de 7 %, soit là encore un taux supérieur à la moyenne nationale, et atteint dans certains territoires les 12 % », abonde François Crémieux. Et la montée en puissance du variant Omicron risque de « ne pas distribuer les cartes dans le bon sens », pour reprendre les termes de Noémie Ressiguier. « Nous testons 2.000 personnes par jour, détaille le docteur Pierre-Edouard Fournier de l’IHU. On a à ce jour détecté 167 cas du variant Omicron, ce qui représente un taux de positivité de 14 %. Ce qui est à noter c’est que c’est en augmentation relativement rapide. La semaine dernière, nous étions de l’ordre de 5 % de prévalence. »

Un retard considérable sur les vaccinations

L’une des explications, selon l’AP-HM, de cette situation explosive, se trouve dans la couverture vaccinale particulièrement faible. « La situation vaccinale à Marseille est grave, déplore le professeur Rémi Charrel, référent médical de la vaccination contre le Covid-19 au sein de l’AP-HM. Aujourd’hui, en France, la population générale est vaccinée à hauteur de 77 %. Dans les Bouches-du-Rhône, aucune agglomération atteint ces 77 %. En moyenne, ce taux est d’au moins 10 points en dessous du taux national. Pour ce qui est de Marseille, la situation est encore plus mauvaise. L’ensemble des arrondissements de Marseille a 60 % de couverture vaccinale. Il y a quatre arrondissements qui se trouvent à 30 % en dessous de la couverture nationale : le 3e, le 14e, le 15e et le 16e. Cette situation est très inquiétante. »

Une faible couverture vaccinale dans les quartiers Nord qui se ressent dans les services de réanimation. « On retrouve largement les habitants de ces arrondissements de Marseille les plus démunis dans les hospitalisations conventionnelles pour des cas de Covid-19 » rapporte le professeur Jean-Luc Jouve, directeur de la commission médicale d’établissement de l’AP-HM.  « 86 % des patients admis en réanimation ne sont pas vaccinés ou n’ont reçu qu’une seule dose, pointe le professeur Lionel Velly, chef du service réanimation de la Timone. Ça veut dire que 86 % des hospitalisations en réanimation sont évitables ! »

Une saturation des lits

Face à cette cinquième vague particulièrement virulente, les hôpitaux de la région peinent à accueillir le flux croissant de malades, notamment dans les services de réanimation. « Le taux de tension hospitalière est de plus de 90 % dans la région Paca, s’inquiète François Crémieux. On est dans une situation où la quasi-totalité des lits disponibles, notamment les lits en soins critiques, sont utilisés. »

« On est dans une phase d’augmentation depuis début novembre, constate Noémie Ressiguier. On est actuellement à la septième semaine consécutive d’augmentation du nombre de patients qui arrivent à l’hôpital. Pour la dernière semaine observée, en région Paca, 1.440 nouveaux patients sont arrivés à l’hôpital et à la même période en 2020, on était à 846.Tous les signaux sont au rouge. »

Actuellement, 300 des 500 lits de réanimation sont occupés. Au sein de l’AP-HM, 60 patients atteints du Covid-19 occupent des lits de réanimation. « Dans la région, on a déjà dépassé le pic d’août, affirme le professeur Velly. Et on sait qu’on a une augmentation de près de 10 % de patients Covid-19 à peu près chaque semaine. »

Pour faire face, des déprogrammations d’opérations non urgentes sont en cours. Par ailleurs, de nouvelles évacuations sanitaires sont à l’étude. « On en a eu cinq dans le département des Bouches-du-Rhône et du Vaucluse et deux sont programmées encore demain à partir d’Avignon, annonce le professeur Laurent Papazian, chargé de la coordination des réanimations. Ces patients partiront en Normandie. Et il y aura probablement d’autres évacuations sanitaires à partir de Marseille d’ici la fin de la semaine. »

Une solution toutefois de plus en plus difficile à mettre en œuvre, selon le professeur Papazian. « Toutes les régions sont impactées, rappelle le professeur. Et on a eu des possibilités plus importantes d’évacuations sanitaires, mais on s’est opposé à de nombreux refus de familles pour pouvoir réaliser ces évacuations, même en expliquant que cela diminue notre capacité à accueillir de nouveaux patients. On a à faire face à ce qu’on peut qualifier d’un certain égoïsme. »

Un hôpital totalement exsangue

Cette énième vague, qui vient inscrire la crise sanitaire sur un temps long, déferle sur un hôpital de plus en plus affaibli par la situation, et dans un état déjà inquiétant avant l’épidémie. Depuis des mois, l’AP-HM doit notamment composer avec un manque de personnels, malgré des appels répétés aux recrutements. « Il nous faudrait 150 personnels paramédicaux », estime Karen Inthavong, coordinatrice générale des soins à l’AP-HM. Nombreux sont les soignants qui ont en effet jeté l’éponge au fur et à mesure des vagues successives. « Les médecins sont épuisés, se désole Antoine Roch, responsable des urgences adultes au sein de l’AP-HM. De plus en plus d’entre eux désertent nos services et ne souhaitent plus travailler aux urgences. »

La hausse des malades atteints du Covid est donc prise en charge par le personnel qui reste. « Nous gérons cela sans renfort, uniquement avec les heures supplémentaires », constate le professeur Velly. « Nous avons dépassé au premier décembre les 40.000 heures supplémentaires, précise Elsa Blanc, directrice adjointe des ressources humaines au sein de l’AP-HM. Cet effort correspond à l’embauche de 100 équivalents temps plein en un mois. » A l’heure actuelle, 8.000 soignants travaillent au sein de l’AP-HM, troisième hôpital public de France.