Coronavirus à Lille : Pourquoi l’Institut Pasteur arrête l’essai clinique de son médicament contre le Covid-19

CORONAVIRUS L’Institut Pasteur de Lille a annoncé qu’il « suspendait » l’essai clinique de son médicament contre le coronavirus. Une issue écrite d’avance au vu des difficultés rencontrées par les équipes de chercheurs qui travaillent sur cette molécule

Mikaël Libert
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La façade de l'Institut Pasteur de Lille.
La façade de l'Institut Pasteur de Lille. — B. Grossmann / IPL
  • L’Institut Pasteur de Lille annonce la suspension de l’essai clinique de son traitement contre les formes graves du Covid-19.
  • Les critères exigés pour trouver des volontaires étaient devenus trop difficiles à rassembler.
  • Pourtant, les effets de cette molécule, tombée dans le domaine public, étaient prometteurs.

Trop compliqué, trop cher, trop tard… Ce jeudi, la direction de l’Institut Pasteur de Lille (IPL) a annoncé à ses équipes l’arrêt de l’essai clinique visant à prouver l’efficacité supposée du  Clofoctol dans la réduction des formes graves du Covid-19. A nos confrères de La Voix du Nord, Xavier Nassif, directeur de l’Institut, a préféré parler de « changement de stratégie ». Pour Jacques Richir, Président du Conseil d’Administration de l’IPL et médecin, cette « suspension » est une « mauvaise nouvelle ».

La « découverte » du Clofoctol par l’Institut Pasteur de Lille comme médicament contre le coronavirus remonte à fin septembre 2020. Il s’agissait de repositionner ce traitement, déjà sur le marché pour une autre pathologie, afin de lutter contre les formes graves du Covid-19. Restait alors une « formalité » à effectuer sous la forme d’un « essai clinique pour valider définitivement l’activité antivirale de cette molécule », avait confié à l’époque un membre de l’équipe de recherche à 20 Minutes. Rien ne s’est ensuite passé comme prévu.

Des « lenteurs administratives »

« Nous nous sommes heurtés aux lenteurs administratives au moment où nous aurions dû commencer l’essai clinique. Pour bien faire, il aurait fallu lancer cela dans les 6-9 premiers mois de l’épidémie », se souvient Jacques Richir, adjoint au maire de Lille et président du CA de Pasteur Lille. « Nous avons déposé notre dossier en janvier et n’avons pu ouvrir nos centres qu’en juin alors qu’il n’y avait plus de malades », confirme Xavier Nassif, directeur de l’IPL. Parmi ces « lenteurs administratives », il y avait notamment eu l’incompréhensible décision de Capnet, comité de pilotage national des essais thérapeutiques, refusant à l’IPL l’autorisation d’accélérer les essais alors même que cette molécule était déjà connue et commercialisée.

Mais l’Institut Pasteur de Lille n’avait pas renoncé à l’époque. Pour commencer son essai, désormais labellisé « priorité nationale », plusieurs centres avaient été ouverts en métropole alors que les conditions étaient devenues presque impossibles à réunir : il fallait trouver des volontaires de plus de 50 ans, non vaccinés et testés positifs depuis moins de trois jours. « Comme on n’arrivait pas à trouver assez de volontaires en France, nous avons ouvert des centres aux Antilles. Mais la situation là-bas n’était pas propice à tester un médicament qui venait de la métropole », reconnaît Xavier Nassif. Le coût pour tenir tous ces centres était trop élevé au regard du résultat puisque seulement 12 volontaires ont pu être recrutés sur les 350 nécessaires. D’où la décision de « suspendre » l’essai.

Une théorie du complot ?

Faut-il pour autant y voir une théorie du complot privilégiant le développement de molécules par les gros laboratoires au détriment d’une autre, tombée dans le domaine public ? « Il ne faut pas jeter la pierre aux agences françaises qui appliquent le principe de précaution, elles sont le reflet de ce que pense la majorité de la population », assure Xavier Nassif. Pour Terence Beghyn, patron de la biotech Apteeus, spécialisée dans le repositionnement de médicaments et impliquée dans l’essai du Clofoctol, « Il y a des règles dans cette discipline et le temps pris pour accorder des autorisations dépend de l’état de connaissance de la molécule et de la pathologie à traiter », explique-t-il. « Ce qui est sûr, c’est que mener cette recherche à l’étranger aurait pris beaucoup moins de temps », concède le directeur de l’IPL.

Que va-t-il se passer maintenant ? « On suspend parce que l’on n’exclut pas de reprendre un jour. Mais c’est effectivement une mauvaise nouvelle », poursuit le président du CA. Selon lui, continuer d’explorer la piste du Clofoctol n’est pas inutile. « Si le Clofoctol est efficace contre ce coronavirus, il peut l’être aussi contre d’autres », assure Jacques Richir. « Les équipes sont déçues, raison de plus pour ne pas abandonner. On travaille pour poursuivre avec le Clofoctol mais c’est encore trop tôt pour savoir de quelle manière », glisse Xavier Nassif.