Coronavirus : Face à des patients non vaccinés et parfois antivax, le sentiment de gâchis des soignants

EPIDEMIE Depuis quelques jours, sur les réseaux sociaux, certaines médecins font part de leurs difficultés face à des patients antivax et d’une certaine lassitude de devoir expliquer les intérêts du vaccin

Oihana Gabriel
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Illustration de soignants dans un service de réanimation à Montpellier.
Illustration de soignants dans un service de réanimation à Montpellier. — AFP
  • La cinquième vague de Covid-19 est « fulgurante », selon les mots de Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement.
  • De nombreux patients qui arrivent à l’hôpital ne sont pas vaccinés, alors qu’ils en ont la possibilité depuis au moins le mois de juin.
  • Certains ont juste peur, d’autres sont opposés à la vaccination, parfois agressifs vis-à-vis des médecins. Une difficulté supplémentaire pour des soignants épuisés par vingt mois de crise sanitaire et par le manque de moyens.

En quoi cette cinquième vague de Covid-19 sera-t-elle différente des précédentes ? D’un côté de la balance, il y a l’ épuisement des équipes soignantes après vingt mois d’épidémie, les départs des hôpitaux et les lits fermés, qui pourraient mettre sous tension plus rapidement les services. Et de l’autre, bien sûr, le bouclier vaccinal, puisque 75,1 % de la population totale présente un schéma vaccinal complet en France.

Si le vaccin ne protège que partiellement contre les contaminations, il évite dans 90 % des cas de faire une forme grave du coronavirus. Sans surprise donc, les soignants, surtout à l’hôpital, font face à une majorité de patients non vaccinés. Et parmi eux, certains ne sont pas forcément ouverts à la discussion…

« Certains sont sur la défensive dès qu’on aborde le vaccin »

Ces derniers jours, plusieurs médecins ont partagé sur Twitter leur lassitude, voire leur colère, face à des personnes non vaccinées et sourdes à leurs arguments.

« Globalement, on a plutôt une assez bonne couverture vaccinale là où j’exerce, au nord-ouest de Rouen, souligne Christine Boisselier-Daré, généraliste à Préaux (Normandie). Les quelques patients qui ne sont pas vaccinés aujourd’hui, c’est vraiment qu’ils ne veulent pas. »

Si une majorité n’est pas agressive, certaines consultations tournent au vinaigre. « Certains sont sur la défensive dès qu’on aborde le vaccin. » Avec des profils variables. « Parfois, ils sont dans une dissonance : une femme, terrorisée d’attraper le Covid-19, passe sa vie avec un masque FFP2 mais ne veut pas se faire vacciner. D’autres racontent qu’ils connaissent quelqu’un qui a fait une mauvaise réaction après l’injection. Enfin, il y a ceux qui ressortent le petit manuel de l’antivax : manipulation du gouvernement, pouvoir des laboratoires… J’ai essayé de désamorcer de différentes façons. Avec humour, mais une fois, j’ai dit à une patiente "Montrez-moi votre diplôme d’immunologie", elle m’a rétorqué "Je ne suis pas venue ici pour qu’on me prenne de haut" ».

Malgré tout, quelques-uns essaient, encore et toujours, de répondre aux questions, de calmer les peurs, de combattre les fausses informations. « Le débat est possible avec ceux qui hésitent, reprend Christine Boisselier-Daré. Mais la mauvaise foi et les mensonges me mettent en colère. J’ai décidé que j’avais autre chose à faire de mon énergie. » Voilà pourquoi désormais, elle ne s’époumone plus inutilement.

« Derrière, c’est un lit de réanimation en moins pour un autre patient »

A l’hôpital aussi, certaines confrontations se font plus vives depuis quelques semaines. Après vingt mois d’omniprésence du Covid-19, certains tombent encore de leur brancard quand on leur annonce qu’ils ont le coronavirus… « J’ai eu un patient non vacciné, dont la femme avait le Covid-19, qui contredisait mon diagnostic, raconte un jeune urgentiste qui alterne entre un hôpital francilien et en province. J’ai dû lui dire : "Vu votre scanner typique du Covid-19, je peux mettre ma main à couper que c’est ça". S’il avait été vacciné, il aurait eu seulement 10 % de risque d’être à la limite de l’intubation. Derrière, c’est un lit de réanimation en moins pour un autre patient. On doit être bienveillant, conciliant, mais parfois, on se dit que c’est dommage. On aimerait parfois faire la leçon, mais c’est ni le lieu, ni le moment. »

« On est là pour soigner les gens, pas pour se faire traiter d’assassin ! »

Après un an de campagne vaccinale et des mois de pédagogie, de nombreux soignants partagent cette lassitude et ce sentiment de gâchis. D’autant qu’il n’y a plus de pénurie de doses… « C’est épuisant de toujours remettre en marche la machine à convaincre », avoue ce jeune urgentiste. Qui ne cache pas sa colère quand l’opposition s’accompagne d’insultes. Mercredi dernier, ce médecin racontait sur Twitter sous le pseudo  L’Interne de garde-Devenu senior :

« On est là pour soigner les gens, pas pour se faire traiter d’assassin ! », reprend le médecin, qui tient à son anonymat. Il reconnaît toutefois que toutes les gardes ne sont pas aussi dures. Beaucoup expriment de la peur ou des doutes légitimes. « Mais on fait face, de temps en temps, à des gens convaincus d’avoir raison parce qu’ils ont regardé un reportage sur CNews, écouté un interlocuteur sur RMC, ont suivi Didier Raoult sur les réseaux sociaux, regrette l’urgentiste. Ceux-là sont enfermés dans une logique de pensée. On est taxé de "bras armé" du gouvernement, béni-oui-oui à la solde des labos… Si c’était le cas, on serait tous très riches ! »

Des discours qui fatiguent des soignants au front depuis des mois. « Cela nous met d’autant plus en difficulté aux urgences que je n’ai pas le temps d’argumenter. Pour savoir si je dois hospitaliser un patient, et dans quel service, je dois poser dès le début de la discussion la question de sa vaccination, au même titre que ses antécédents. Quand je tombe sur des antivax, ça les braque et ça fausse toute la relation. »

Si certains des patients de cette cinquième vague sont et seront sans doute plus difficiles à prendre en charge, les agressions semblent rares. « Je n’ai pas rencontré à l’hôpital des antivax aussi agressifs que sur Twitter, ironise Mathias Wargon, chef du service des urgences du centre hospitalier de Saint-Denis. Et mes collègues ne m’ont pas alerté sur une vague de fond d’antivax qui viendraient nous enquiquiner. En général, les patients non vaccinés, quand ils apprennent qu’ils ont le Covid-19, ils sont un peu piteux… »

Une opposition déjà présente cet été ?

Pour Benjamin Rossi, infectiologue au Centre hospitalier intercommunal à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), cette difficulté supplémentaire existait dès la quatrième vague. « Beaucoup de personnes hospitalisées cet été étaient anti-médecine, nuance-t-il. On a eu droit à des patients très en colère contre nous. Je dis toujours à ces patients récalcitrants : "Vous êtes en hospitalisation libre, vous pouvez partir". Je ne cherche pas à convaincre qui que ce soit. »

Même sentiment du côté de l’urgentiste, qui a passé plusieurs semaines en centre de vaccination. « Autant en mars, les personnes âgées participaient à cet effort collectif avec plaisir. Autant cet été, certains venaient se faire vacciner à contrecœur, pour "garder une vie". Je répondais aux questions, faisais un dessin pour expliquer l’ARN messager. Mais cela demande du temps. » Un temps précieux dont manquent ces soignants, de moins en moins nombreux face à de plus en plus de patients.