Vaccination : Pourquoi la recommandation d'une troisième dose généralisée ne fait pas l'unanimité ?

CORONAVIRUS Entre surprudence, abandon des pays pauvres et autres priorités, l’extension progressive de la troisième dose à la population est loin de convaincre

Jean-Loup Delmas
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La dose de rappel pour tous qui se dessine également en France est-elle réellement fondée ?
La dose de rappel pour tous qui se dessine également en France est-elle réellement fondée ? — ALAIN JOCARD / AFP
  • La Haute Autorité de santé a recommandé vendredi la généralisation de la troisième dose à la population de plus de 40 ans en France.
  • Une extension de plus en plus large pour une dose de rappel prévue initialement uniquement pour les personnes les plus à risques.
  • L’idée d’une troisième dose généralisée ne fait pourtant pas l’unanimité, y compris à l’OMS ou chez certains médecins, qui s’interrogent entre autres sur le facteur bénéfices/risques.

D’abord réservée aux plus de 65 ans et aux immunodéprimés, la dose de rappel de vaccin contre le coronavirus – communément appelée  troisième dose - a été étendue aux plus de 50 ans par Emmanuel Macron lors de son allocution du 9 novembre. A peine mise en place, cette extension pourrait encore être modifiée. Vendredi, la Haute Autorité de santé (HAS) a recommandé une dose de rappel pour tous les Français à partir de 40 ans.

Le scénario est classique et a été déjà vu dans plusieurs pays ayant entamé les doses de rappel : l’âge de la population éligible baisse de plus en plus, avant de concerner tous les adultes. C’est notamment la décision des Etats-Unis, où l’agence américaine des médicaments (Food and Drug Administration, FDA) a autorisé la généralisation de la troisième dose à tout adulte vacciné il y a plus de six mois.

Des doses de trop ?

Ces extensions continues ne font pourtant pas l’unanimité. A commencer par l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui déplore que des pays déjà majoritairement vaccinés (89,5 % de personnes éligibles sont vaccinés en France par exemple) utilisent des doses de vaccin en plus pour les rappels, alors que les pays pauvres sont très peu vaccinés. 16,2 % de la population africaine seulement a reçu une dose de vaccin, et le taux est encore bien plus bas dans certaines nations spécifiques (0,2 % de la population en République démocratique du Congo par exemple).

« Dans l’absolu, si je n’avais qu’une seule dose, je ne l’utiliserais pas en dose de rappel », reconnaît Mathieu Molimard, chef du service de pharmacologie médicale au CHU de Bordeaux. Le médecin Christian Lehmann note que, même d’un point de vue égoïste, les pays riches ont tout intérêt à donner leurs doses de trop aux pays pauvres afin d’éviter une trop grande circulation virale, et donc l’apparition de nouveaux variants.

Ne pas surjouer la prudence

Même si l’on imagine garder les doses pour nous, la troisième dose ne fait pas plus consensus. Déjà, parce que la France compte 10,5 % de personnes éligibles n’ayant reçu aucune dose, dont 500.000 individus de plus de 80 ans, particulièrement fragiles face au coronavirus. « Tous les efforts de la vaccination en France devraient se pencher sur les premières doses envers les personnes fragiles pas encore vaccinées, au lieu de lancer des grandes campagnes de rappel général », déplore Christian Lehmann.

Si elle fait peu débat pour les personnes âgées ou immunodéprimées en raison d’une chute rapide de leur immunité, l’intérêt d’une dose de rappel en population générale laisse sceptique. Même à six mois, il n’y a pas de baisse notable de l’efficacité du vaccin contre les formes graves en population générale, argument souvent utilisé pour justifier le booster chez les séniors. Quel intérêt alors d’une troisième dose pour tous ? « Il y a une augmentation de l’immunité et de la protection contre les formes graves et les décès, mais celle-ci est déjà à 90 % et plus contre les formes graves », rappelle Mathieu Molimard.

Pour Christian Lehmann, rien ne dit pour le moment que l’apport est notable pour les populations non à risque, au point de lancer un rappel généralisé : « Il y a un peu le même discours qu’avec  l'hydroxychloroquine, "on ne sait pas trop mais ça ne peut pas faire de mal, et on n’a pas le temps d’attendre avec la crise". Non, il faut calculer et vérifier les bénéfices/risques, au lieu de jouer la surprudence à la hâte. »

Quels effets indésirables ?

Se pose la question des effets indésirables pour la troisième dose. Si la balance des bénéfices/risques avait été concluante pour deux doses, le débat est relancé pour la dose de rappel, en raison de la faible amélioration de la protection contre les hospitalisations, et les risques de myocardites liés aux vaccins à ARN – particulièrement Moderna – chez les populations jeunes, principalement les garçons. « Les études tendent à montrer qu’une troisième dose a des effets indésirables comparables à une deuxième dose, note Mathieu Molimard. Elle est donc largement bénéficiaire pour les personnes âgées par exemple. »

« Il ne s’agit bien sûr pas de rentrer dans un discours antivax, précise Christian Lehmann. Mais il ne faut pas prendre pour évidence de se surdoser de vaccin sans se poser de question. Qu’est ce qui justifie qu’on fasse un rappel à une personne de 41 ans, et pas à une de 39 ? » Avec la vaccination de rappel pour tous déjà entamée dans d’autre pays, notamment Israël, et la troisième dose pour les publics les plus à risques (diabète, obésité, etc.), de plus amples données en condition réelles devraient permettre de connaître la véritable valeur des rappels pour les populations non à risque. En attendant, le scepticisme demeure.