Etudes de santé : La fin du numerus clausus, poudre aux yeux ou vraie solution pour en finir avec le manque de médecins ?

SOIGNANTS Face au manque de soignants, le gouvernement assure avoir mis fin au numerus clausus. Mais est-ce vraiment efficace ?

Oihana Gabriel
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Lyon, le 17 avril 2014. L'universite  Lyon-I a inaugure son centre de simulation pour la sante sur le campus Rockefeller pour ses etudiants en medecine.
Lyon, le 17 avril 2014. L'universite Lyon-I a inaugure son centre de simulation pour la sante sur le campus Rockefeller pour ses etudiants en medecine. — Elisa Riberry / 20 Minutes
  • Depuis la rentrée 2021, le numerus clausus des études de santé est terminé. Il laisse la place à un numerus apertus qui, comme son nom l’indique, peut augmenter.
  • La filière reste très sélective et les besoins de formation pour les futurs médecins, sages-femmes, dentistes et pharmaciens ne sont plus décidés au niveau national, mais en fonction des besoins du terrain.
  • Ce qui ne veut pas dire que le problème des déserts médicaux sera réglé rapidement, car la formation des médecins prend une dizaine d’années.

L’ hôpital manque de bras, les déserts médicaux sont sous le feu des projecteurs à l’Assemblée nationale… Et face à ce problème, la  fin du numerus clausus, quota d’étudiants admis en deuxième année d’études de santé, est présentée par le gouvernement comme un remède miracle. « Le manque de médecins est la conséquence de ce fameux numerus clausus, assurait Olivier Véran, interviewé mardi par 20 Minutes. Nous l’avons supprimé il y a trois ans. »

S’il est vrai qu’Emmanuel Macron avait annoncé dès septembre 2018 son intention d’enterrer le numerus clausus, la mise en œuvre a pris du temps. Ce n’est que le 13 septembre 2021 que l' arrêté est paru. Par ailleurs, fin octobre, Anne Hidalgo, candidate socialiste à l’élection présidentielle, proposait de « faire sauter complètement cette idée de numerus clausus ». La révolution est-elle donc vraiment en marche, ou s’agit-il d’un simple effet d’annonce ?

Une vraie augmentation ?

Depuis 2010, la première année commune des études de santé (Paces pour les intimes) regroupe tous les étudiants espérant devenir médecin, sage-femme, dentiste ou pharmacien. En 2017, début du mandat d’Emmanuel Macron, 13.472 étudiants étaient admis en deuxième année – dont 8.124 en médecine – pour 60.000 étudiants inscrits au concours.

On est passé à 14.620 places (toutes filières confondues) en 2019, puis 14.800 en 2020. « En octobre 2021, 16.600 étudiants ont commencé leur deuxième année dans les quatre filières de santé, nous précise le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. Si on compte également ceux qui ont rejoint cette formation par des passerelles, on atteint 17.284 places. » A cette rentrée 2021, 11.180 d’entre eux deviendront médecins, contre 9.300 l’année dernière.

Le numerus clausus a donc bien laissé sa place progressivement à un numerus apertus – soit un numerus clausus qui peut augmenter dans le temps. Ce qui ne veut pas dire qu’on a multiplié par trois les médecins en formation. Et encore moins qu’on a supprimé le concours. « Les annonces du gouvernement ont été comprises par les lycéens et les parents comme "c’est la fin de la sélection", remarque Nicolas Lunel, président de l’Association nationale des étudiants en médecine de France (ANEMF). Ce qui est faux. On n’est pas en capacité de former des dizaines de milliers de médecins ! »

Comment coller aux réels besoins ?

Au-delà des chiffres, c’est toute la philosophie qui change. On passe d’un quota national admis en deuxième année à un objectif sur le long terme (via des plans quinquennaux) et défini par le terrain. Une conférence nationale a en effet évalué les besoins pour les cinq prochaines années : « en moyenne, d’ici à 2027, il faudrait former 20 % d’étudiants en plus en médecine, 14 % en odontologie, 8 % en pharmacie et 2 à 4 % en maïeutique », précise le ministère. Mais ce n’est qu’une moyenne qu’il faudra décliner en fonction des besoins locaux.

« Avec cette réforme, c’est le territoire qui est maître d’œuvre sur la déclinaison de la politique de santé, reprend l’entourage de la ministre, Frédérique Vidal. Un travail de terrain a été mené par les Agences régionales de santé (ARS) pour ces quatre filières de santé, sous l’égide du ministère de la Santé, pour définir les besoins en fonction des installations de soignants, des départs à la retraite, de la dynamique démographique. Ce n’est pas simplement une photo à un temps T, mais une prospective sur cinq ans des besoins, afin que la démographie médicale soit plus adaptée aux besoins de santé. » Ces chiffres sont ensuite croisés avec les capacités de formation des universités et des centres hospitaliers universitaires (CHU), en concertation avec les représentants des étudiants, pour accoucher d’objectifs régionaux.

A l’université de Caen Normandie, par exemple, « les capacités d’accueil sont passées de 369 places en 2020-2021 à 436 pour cette rentrée », confirme Hélène Bouraïma-Lelong, vice-présidente de la Commission Formation Vie Universitaire. Soit une augmentation de 20 %.

Quels moyens pour assurer une formation de qualité ?

Cela suffira-t-il pour répondre au problème des déserts médicaux ? « C’est un pas en avant, amorcé dès 2010, mais qui s’est bien accéléré ces dernières années, reconnaît Nicolas Lunel. Il n’empêche qu’un étudiant qui passe en 2e année de médecine n’exercera que dans dix ans. On est dans le creux de la vague pour encore quelques années… » Surtout, « l’augmentation du numerus, c’est une bonne idée, mais ça doit être fait intelligemment et financé », reprend Nicolas Lunel.

Car derrière le nombre de bras disponibles, il y a la nécessité de former au mieux et pendant des années les futurs généralistes, gynécologues, psychiatres… « Il est nécessaire de fixer des capacités d’accueil réalistes avec les moyens d’encadrement », souligne Hélène Bouraïma-Lelong. « Il faut mettre plus de moyens, notamment en rénovant des universités souvent dans un état bancal, plaide Nicolas Lunel. Nous manquons de mannequins, d’équipements numériques pour faire des simulations. » Le ministère de l’Enseignement supérieur assure pourtant que 6 millions d’euros ont été donnés aux CHU en décembre 2020, et 10 millions sont prévus pour 2021 afin d’acheter du matériel de simulation. De même, 50 postes académiques supplémentaires sont annoncés par an pendant cinq ans.

Et la question des stages ?

Mais les problèmes surviennent surtout au moment des stages, qui commencent dès la 2e année de médecine. Quand un médecin doit soudainement former 10 externes au lieu de 5, on imagine bien que la qualité et le suivi peuvent se détériorer. « Le gouvernement a augmenté le nombre de nos encadrants, admet Nicolas Lunel. Mais quand on regarde la courbe des étudiants et celle des encadrants, l’écart continue à se creuser. Si on forme mal un médecin, il va mal exercer. Qui trinque ? Les patients. » L’ambition gouvernementale est de pouvoir envoyer les futurs médecins se former non seulement dans les CHU, mais aussi chez des généralistes, en maison de santé, dans de petits hôpitaux… et dans des déserts médicaux. Là où certains pourraient décider de s’installer à la fin de leur formation.

« Il ne s’agit pas de brader la formation, mais de diversifier les lieux des stages », insiste le ministère de l’Enseignement supérieur. « L’ouverture des stages en périphérie permet de désencombrer les CHU et de découvrir d’autres pratiques, salue Nicolas Lunel. Le problème, c’est qu’un externe qui touche 200 à 300 euros net par mois va avoir du mal à payer deux loyers quand il fait un mois de stage loin de chez lui. » Voilà pourquoi l’ANEMF propose de créer des hébergements collectifs avec des loyers limités à 200 euros par mois. Et son président d’appuyer : « Ce serait l’occasion d’échanger entre externes, internes, étudiants en soins infirmiers, sages-femmes… »