Coronavirus : Pourquoi la santé mentale des jeunes s’est-elle dégradée avec la crise sanitaire ?

PANDEMIE Après plusieurs confinements et des mois de mesures restrictives, la santé mentale des jeunes s’est fortement dégradée, selon un rapport de la Défenseure des droits, Claire Hédon, qui tire la sonnette d’alarme

Manon Aublanc
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Dans un rapport publié le 17 novembre 2021, le Défenseur des droits a alerté sur l'état de la santé mentale des jeunes mis à mal par la crise sanitaire.
Dans un rapport publié le 17 novembre 2021, le Défenseur des droits a alerté sur l'état de la santé mentale des jeunes mis à mal par la crise sanitaire. — imageBROKER.com/Wolfgang Weinhaeupl/SIPA/2004071641
  • La Défenseure des droits, Claire Hédon, alerte ce mercredi sur l’état de la santé mentale des jeunes, mise à mal par la crise sanitaire.
  • Anxiété, dépression, phobie sociale, addictions… Son rapport pointe une augmentation des troubles dépressifs chez les jeunes et dénonce une prise en charge psychiatrique insuffisante.
  • La Défenseure des droits a formulé 29 recommandations. Parmi elles : améliorer les dispositifs d’accueil du jeune enfant, développer le « soutien à la parentalité », ou encore ouvrir des « maisons des adolescents » dans chaque département.

Troubles anxieux, déficit d’attention, dépression, sentiment d’abandon, phobie sociale, addictions…. Un rapport de la Défenseure des droits, Claire Hédon, publié ce mercredi, alerte sur la dégradation de la santé mentale des jeunes, éprouvée par la crise sanitaire.

Selon cette étude, réalisée à l’occasion de la Journée internationale des droits de l'enfant, le 20 novembre, le premier confinement a notamment entraîné un doublement des syndromes dépressifs chez les 15-24 ans – 10 % d’entre eux présentaient un syndrome dépressif en 2019, contre plus de 20 % en 2020 –. Mais pourquoi l’épidémie a-t-elle autant mis à mal leur  santé mentale ?

Des troubles de l’attention

Confinements, cours à distance, suppression des activités sportives et culturelles pendant plusieurs mois, impossibilité de voir ses grands-parents, absence de relations sociales, restrictions de déplacements… La crise sanitaire a provoqué des « pertes de repères », estime la Défenseure des droits dans ce rapport. Un constat partagé par Mathilde Muneaux, neuropsychologue et docteure en psychologie dans les Alpes de Haute-Provence. Cette spécialiste a constaté, depuis mars 2020, « une augmentation nette des consultations de jeunes pour troubles anxieux et dépression ». « Il y a eu un changement très clair par rapport à avant le confinement », explique-t-elle à 20 Minutes.

C’est notamment le cas du trouble attentionnel, pour lequel la spécialiste reçoit de plus en plus de jeunes patients. « C’est surtout visible chez les enfants et les adolescents », déclare Mathilde Muneaux, qui l’attribue, dans certains cas, au port du masque. « Pour certains, ne pas voir la bouche de l’enseignant a eu un réel impact sur la concentration, ils décrochent plus facilement ».

Pour Gilles-Marie Valet, pédopsychiatre, responsable d’un Centre médico-psychologique en région parisienne et auteur de L’enfant de 6 à 11 ans (éd. Larrousse, 2020), qui constate également une hausse du trouble de l’attention, les facteurs sont nombreux. « L’atmosphère anxiogène est venue parasiter les capacités d’attention », explique le spécialiste, qui cite également la surexposition aux écrans. « L’une des caractéristiques des écrans, c’est l’intensité de la stimulation liée au message, une certaine rapidité et une intensité. Mais un cours en visio, c’est plus lent ; l’attention est plus difficile à garder, ça ne capte pas forcément leur concentration », analyse-t-il.

Des nouveaux profils

Pour Mathilde Muneaux, le confinement, et l’isolement qui en a découlé, ont également engendré des problèmes de relations sociales, voire des phobies sociales chez certains. « Que ce soit chez les écoliers, les adolescents ou les étudiants, tout ce qui permettait de faire du lien – comme les cafétérias, les clubs de sport, les centres culturels… - a été fermé. Cela a créé des problèmes dans les relations sociales entre eux, mais aussi des états dépressifs et des troubles anxieux ». Et le masque, là aussi, a sa part de responsabilité : « La période de l’adolescence est très importante pour la construction identitaire. Avec le masque, les ados sont privés de toutes les infos qui permettent le décryptage de l’autre, entraînant parfois des quiproquos ou un sentiment de méfiance », ajoute la neuropsychologue.

Selon le rapport de la Défenseure des droits, la fermeture des établissements scolaires et l’enseignement à distance ont aggravé « les risques d’addiction » – on y revient – aux écrans. « On dit au jeune "ne passe pas trop de temps devant", mais en fait, on lui demande de suivre des cours devant un écran. Ce sont des choses contradictoires et compliquées pour les enfants », a commenté Claire Hédon. Une idée partagée par Gilles-Marie Valet. « Il y a eu une surexposition aux écrans, qui s’est étendue aux plus petits. Comme les parents travaillaient, il a bien fallu occuper les enfants… souvent avec un écran », poursuit le pédopsychiatre.

Si certains jeunes étaient déjà sujets à des angoisses bien avant le confinement, de nouveaux profils se sont présentés en consultation. « J’ai eu des jeunes que je n’aurais jamais dû voir en temps normal : des enfants, des ados ou des étudiants qui arrivaient d’ordinaire très bien à compenser leurs troubles, mais qui n’y parvenaient plus avec les difficultés du confinement et de l’épidémie », analyse Mathilde Muneaux. « Ces jeunes, qui n’avaient pas de troubles particuliers, ont été plongés d’un coup dans un climat anxiogène. Ça a favorisé l’anxiété, les troubles du sommeil... », ajoute Gilles-Marie Valet. Mathilde Muneaux pointe également la responsabilité mise sur les jeunes : « Ils se sont sentis déstabilisés, on leur a demandé de protéger les personnes âgées. Mais normalement, c’est aux adultes de protéger les enfants. Les rôles ont été inversés. On a mis un poids trop important sur les jeunes ».

Une « priorité publique »

Dans son rapport, la Défenseure des droits dénonce le manque de prise en charge psychiatrique des jeunes et met en garde contre « les risques dévastateurs » de ce retard. « Les demandes de consultations en pédopsychiatrie ont augmenté, les retards ont augmenté (…) On ne peut pas avoir six mois ou un an de délai d’attente pour avoir rendez-vous avec un psy », a-t-elle déclaré ce mercredi sur France Inter, estimant que la santé mentale des jeunes devait devenir une « priorité publique ». « La pédopsychiatrie est le parent pauvre de la médecine. Ce que vit le système de santé est encore plus délétère au niveau de la pédopsychiatrie », déplore de son côté Gilles-Marie Valet.

Le gouvernement a certes pris ces derniers mois différentes mesures, comme le remboursement sur prescription médicale, à partir de 2022, des séances de psychologues dès 3 ans à hauteur de 30 euros. Mais pour les spécialistes, le compte n’y est pas. « Ces séances sont limitées à 30 minutes, ça n’a aucun intérêt. Aucun psychologue ne fait son boulot en si peu de temps, encore plus avec un enfant ou un adolescent », déplore Mathilde Muneaux, qui plaide pour financer davantage les Centres médico-psychologiques (CMP) et les centres médicaux psychopédagogiques (CMPP). « Pourquoi financer le privé alors qu’on pourrait financer l’hôpital public ? », s’interroge-t-elle.

Dans son rapport, la Défenseure des droits formule 29 recommandations plus générales, notamment le fait d’améliorer les dispositifs d’accueil du jeune enfant, de développer le « soutien à la parentalité » et d’ouvrir des « maisons des adolescents » dans chaque département. Certaines structures ont déjà pris les devants. C’est le cas de l’Université de Lyon, qui a lancé, à la rentrée, une campagne d’information sur la santé mentale à destination de ses étudiants.