Coronavirus : « Si la crise à l’hôpital public continue ainsi, la santé va coûter plus cher »

INTERVIEW Benjamin Rossi, infectiologue à l’hôpital d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), raconte dans un essai sa traversée de la crise sanitaire et partage ses inquiétudes pour l’avenir de l’hôpital public

Propos recueillis par Oihana Gabriel
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Portrait de Benjamin Rossi, infectiologue dans un hôpital de Seine-Saint-Denis.
Portrait de Benjamin Rossi, infectiologue dans un hôpital de Seine-Saint-Denis. — © Alys Thomas
  • Benjamin Rossi est infectiologue à l’hôpital d’Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, un département particulièrement endeuillé par le coronavirus.
  • Il dévoile, dans son essai En Première Ligne, son quotidien de médecin lors des différentes vagues, confronté au manque de moyens et à la défiance de certains Français.
  • Sa préoccupation majeure aujourd’hui, ce sont les départs très nombreux des paramédicaux et des médecins de l’hôpital public. Une hémorragie qui met en danger non seulement les patients atteints du Covid-19 alors que la reprise épidémique est là, mais plus largement tous les Français.

« La déliquescence de l’hôpital public vient surtout de l’indifférence, écrit Benjamin Rossi, infectiologue du Centre hospitalier intercommunal Robert Ballanger à Aulnay-sous-Bois ( Seine-Saint-Denis​). C’est sans doute le système entier qui est à revoir. (…) Ne passons pas sous silence une inexorable chute qui changerait nos vies à tous. »

C’est ainsi que ce médecin, habitué des plateaux télé et des patients Covid-19, conclut son essai à paraître ce mercredi, En première Ligne *. Il y retrace les premiers mois lunaires de l’épidémie, les différentes vagues et leurs lots de débats et de déceptions. Mais insiste aussi sur la situation actuelle des hôpitaux publics, en particulier sur le quotidien de son hôpital de Seine-Saint-Denis, où son service a perdu jusqu'à 60 % des lits faute de personnel. A l’occasion de la parution de ce témoignage, Benjamin Rossi a répondu à nos questions.

Pour vous, le Covid-19 commence par la fièvre et la honte…

J’ai été infecté auprès du premier patient Covid-19 qu’on a pris en charge ! Je suis infectiologue et j’avais donné des cours sur les moyens d’éviter de l’attraper… Après la honte, c’était surtout la colère. Ce patient, on n’avait pas pu lui faire un test Covid-19 pendant une semaine parce qu’on en manquait et qu’on n’avait pas les moyens de le mettre en isolement.

Avoir été malade du coronavirus vous a-t-il aidé à mieux comprendre les patients ?

J’ai eu une forme où je n’étais pas hospitalisé, donc je ne pouvais pas transposer mon expérience à la leur. Mais je pouvais leur dire "je l’ai eu et regardez, maintenant, je vais bien". Ça me permettait de leur donner de l’espoir. Et j’avais l’impression d’avoir un totem d’immunité. Je pouvais les toucher, leur prendre les mains, donc avoir un lien plus direct. Ce qui aidait pour les rassurer.

Vingt mois après le début de la crise sanitaire, que retenez-vous de la première vague, qui a particulièrement frappé la Seine-Saint-Denis ?

C’était une période de science-fiction. Avec l’impression de vivre dans un hôpital déformé par la maladie : des patients partout, des services fermés, personne dans la ville. Nous avons été mis en avant par la population. Il y a eu une solidarité entre soignants malgré le manque de moyens. Cela nous a permis de faire bien avec peu. Je ne l’oublierai jamais. 

Justement, vous soulignez que les pénuries de matériel ne sont pas spécifiques à la pandémie de Covid-19, mais font partie du lot quotidien dans votre service…

Il y a une déconnexion entre le terrain et les décisions. J’ai toujours pensé que l’administration était là pour nous permettre de mieux prendre en charge les patients. Mais depuis plusieurs années, la problématique s’est inversée : c’est dans les bureaux qu’on décide comment prendre en charge et la logique n’est plus à la qualité, mais à l’économie. En plus, ce sont de fausses économies ! Car on fait fuir les titulaires, remplacés par des vacataires, qui coûtent beaucoup plus cher. Ces stratégies sont en train d’échouer.

Vous avez été très présent sur les plateaux de télévision… tout en critiquant, dans votre livre, la vision manichéenne de la crise dispensée dans de nombreux débats. Pourquoi ?

Je voulais arrêter d’agiter des croyances et apporter une parole apaisée et réaliste. Beaucoup de gens parlaient sans être sur le terrain. Par ailleurs, on parle beaucoup des gros hôpitaux, mais la réalité d’une petite structure en Seine-Saint-Denis est plus représentative des hôpitaux de France. On se disait, avec les collègues, que c’était un bon moyen de faire comprendre les problématiques spécifiques à notre structure. Dans les CHU, ils connaissent bien sûr des difficultés. Mais on a les mêmes multipliées par dix… parce qu’on a moins de moyens.

Les hôpitaux sont financés depuis 2008 en intégralité par un système de tarification à l’acte qui rend certaines pathologies rentables et d’autres moins. Or, ici, on est obligé d’accueillir tout le monde. Ce système a avantagé les cliniques qui choisissent les actes les plus onéreux et nous renvoient les patients les plus lourds. Parmi les hôpitaux publics, les CHU touchent de l’argent de la Sécu mais également de la faculté, ce qui explique qu’ils résistent un peu mieux que les petits hôpitaux. En plus, nous avons en charge une population très pauvre et précaire en Seine-Saint-Denis. Quand nous prenons en charge des patients sans mutuelle, l’hôpital n’est souvent que partiellement remboursé. La question de l'Aide médicale de l’Etat [dispositif permettant aux étrangers en situation irrégulière d’accéder aux soins] est également importante. D’ailleurs, les candidats qui disent qu’ils veulent supprimer l’AME font du populisme. Ces patients seront pris en charge. On ne va pas laisser un patient sans papier qui fait un arrêt cardiaque mourir ! En supprimant l’AME, la Sécu ne remboursera plus, du coup ça sera l’hôpital qui se retrouvera endetté.

Les indicateurs du Covid-19 remontent en France depuis plusieurs semaines. Sentez-vous une reprise épidémique dans votre hôpital ?

Oui. Ce mardi, nous avons trois patients Covid-19 aux urgences et quelques-uns dans le service d’infectiologie. Tous sont non vaccinés. Il y a une reprise épidémique, mais je pense que ça restera une vaguelette, comme cet été. Le problème, c’est qu’on est déjà saturés. On a trente patients – non-Covid – dans les couloirs, et avec 20 % de lits fermés sur l’hôpital, ils risquent d’y rester toute la nuit… Cette reprise épidémique s’ajoute à une situation dramatique due au manque de personnel. D’ailleurs, on commence à décaler des consultations en cancérologie.

Notre système de santé a-t-il la capacité de faire face à une cinquième vague ?

Non. Pendant la troisième vague, on entendait dans les médias qu’on allait augmenter les places en réa. Dans mon hôpital, on en a fermé. On est passé de 200 lits Covid-19 en mars 2020 à 9 en août 2021 ! On risque de ne pas pouvoir prendre en charge une reprise épidémique, mais également tous les autres patients.

Emmanuel Macron a annoncé hier que pour les plus de 65 ans, un rappel six mois après la deuxième dose sera nécessaire pour avoir un pass sanitaire valide, est-ce une bonne piste pour freiner la reprise ? 

Conditionner le pass sanitaire à un rappel pour les plus de 65 ans peut avoir son utilité pour freiner les hospitalisations, même si actuellement nous ne sommes pas débordés par les patients Covid, et encore moins par ceux déjà vaccinés. Par contre, nous sentons une reprise épidémique. Aussi cette décision s’inscrit dans une période où nous ressentons l’intérêt d’agir. 

Justement, un récent rapport pointe le fait que 20 % des lits dans les hôpitaux publics français ont fermé par manque de personnel. Pourquoi, selon vous, tant de soignants quittent-ils le navire ?

Je relate dans mon livre les propos d’une infirmière : « Je ne suis pas suffisamment bien payée pour être maltraitante », ça explique tout. Quand on travaille à l’hôpital, on a un idéal de vouloir prendre soin de l’autre, mais on ne peut plus le faire comme on l’aimerait. Les patients s’énervent à cause du manque de moyens. Et on fatigue de devoir justifier des pénuries qui ne sont pas de notre fait.

Le Ségur de la santé n’a donc rien changé ?

On n’a pas vu la modification qu’on espérait pendant la première vague. Certes, le Ségur a permis de revaloriser un peu le salaire des infirmières. Mais le problème n’est pas seulement le salaire, mais les conditions de travail. Il y a aussi un dégoût du statut de la fonction publique : les paramédicaux ne peuvent pas faire de formation, ne touchent pas le chômage quand ils partent… Pour les médecins, ils ont augmenté les salaires, mais que pour les arrivants. Ceux qui étaient en poste se sentent dénigrés, donc quittent le public. Et les nouveaux médecins n’ont pas envie de venir…

Vous écrivez que dès la première vague, certains parlaient de quitter l’hôpital. Des départs auxquels ils songeaient avant la pandémie…

Au début, c’était des départs programmés. Là, ça change. Pendant la première vague, beaucoup de soignants du privé sont venus nous aider, mais ils étaient payés 4 à 5 fois plus que les titulaires. Pourquoi rester aux urgences alors qu’on peut gagner, en tant que vacataire, son salaire mensuel en deux jours ?

Si ça continue ainsi, la santé va coûter plus cher. Plus le public va s’effondrer, plus le privé, qui peut faire des dépassements d’honoraires, va augmenter ses prix car il y aura plus de demandes. Et les tarifs des mutuelles risquent de s’envoler. On pense trop souvent que la défense de l’hôpital public est un problème de soignants. Mais c’est une question de bien commun.

Espérez-vous que l’avenir de l’hôpital public s’invite dans le débat politique ?

C’est primordial, cela devrait être le sujet 1 ou 2, et on n’en parle pas ! Aujourd’hui, les politiques font campagne sans avoir déposé un programme. Qui postule à un poste sans projet ? J’attends des idées concrètes, pas de petites phrases. En 2019, Macron s’était engagé à tout faire pour l’hôpital public… Sans traduire ses paroles en action pour l’instant. 

* En Première ligne, Éditions Prisma, 10 novembre, 16,95 euros.