« Le nouveau regard porté par la fiction sur les addictions est libérateur »

INTERVIEW Jean-Victor Blanc, psychiatre, publie ce jeudi « Addicts », un essai accessible qui se penche sur toutes les addictions, de la cocaïne aux écrans, en passant par des références aux films et aux séries

Propos recueillis par Oihana Gabriel
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Illustration d'une personne se libérant de ses menottes. L'addictions est souvent présentée comme une passion subversive alors qu'elle enferme et limite la liberté de la personne malade.
Illustration d'une personne se libérant de ses menottes. L'addictions est souvent présentée comme une passion subversive alors qu'elle enferme et limite la liberté de la personne malade. — Pixabay
  • Jean-Victor Blanc, psychiatre, s’intéresse depuis longtemps à la façon dont la pop culture illustre la maladie mentale.
  • Ce jeudi, il publie Addicts, un essai qui balaie toutes les addictions, récentes comme plus anciennes, afin que chacun puisse mieux comprendre leurs mécanismes et différencier passion, mésusage et addiction.
  • Il estime que les représentations de personnes en prise avec des addictions sont aujourd’hui plus proches de la réalité qu’avant. Et qu’on est sorti de la dictature du cool drogué pour évoquer plus facilement la souffrance de l’addiction, mais aussi l’abstinence.

Qu’ont en commun Emily in Paris, Le jeu de la dame et Breaking Bad ? D’être des séries très populaires et d’aborder les addictions sans en faire forcément un sujet central… et désespéré.

En s’appuyant sur une multitude d’exemples dans la pop culture, Jean-Victor Blanc rend accessible et compréhensible les multiples addictions (cocaïne, MDMA, tabac, écrans, sexe…) dans son essai Addicts, comprendre les nouvelles addictions pour mieux s’en libérer, qui paraît ce jeudi. Ce psychiatre à l’ hôpital Saint-Antoine (AP-HP), puits de culture, a répondu à nos questions.

A qui s’adresse votre essai ?

Jean-Victor Blanc est psychiatre et auteur de Addicts, qui balaie toutes les addictions en les illustrant avec des exemples de la pop culture.

A tout le monde, parce que les addictions sont très fréquentes ! Qu’on soit atteint, qu’on soit proche d’une personne addict ou qu’on ait une consommation modérée d’alcool, de cannabis ou autres, c’est bien de se poser des questions. C’est pour ça que j’ai intégré un questionnaire à la fin de chaque chapitre. L’idée est de donner des définitions, des clefs de compréhension, et à chacun d’ajuster les choses, de prendre la décision ou pas de consommer… et de consulter.

Vous balayez tous types d’addiction : écrans, alcool, antidépresseurs… C’est quoi, une vraie addiction ?

Quand il y a un comportement répétitif et une perte de contrôle. L’addiction est une maladie chronique, qui s’installe dans le temps. On voit beaucoup d’exemples de mésusage : par exemple, vous adorez le chocolat, mais en réalité vous n’aurez pas de sensation de manque si vous n’en mangez pas un soir.

L’idée du livre est de recentrer l’attention sur ce qui est pathologique et d’arrêter d’abuser de ce terme. La plupart du temps, les addictions viennent combler ou masquer quelque chose. Les substances ont pour vocation de permettre à la personne d’affronter quelque chose : un deuil, une tristesse, une angoisse de performance…

S’il n’y avait qu’un seul cliché à abattre sur les addictions, quel serait-il ?

Que ce n’est pas une question de volonté ! Il y a énormément de facteurs qui rentrent en compte. Notamment familiaux : s’il y a des addictions dans la famille, on a cette vulnérabilité, comme pour les maladies cardiaques. Il y a aussi un volet social : l’environnement dans lequel on évolue fait qu’on est plus ou moins à risque de croiser certains comportements. L’âge auquel on est exposé à l’addiction joue beaucoup. C’est vrai pour l’alcool, pour le cannabis : fumer beaucoup à 15 ans et à 40, cela n’a pas les mêmes conséquences. D’autant que le cerveau a fini son développement entre 25 et 30 ans.

Vous critiquez la différence qu’on fait souvent entre drogue dure et douce. Pourquoi ?

Parce qu’elle n’a pas tellement de sens au niveau clinique. Une drogue « douce » peut provoquer énormément de morts, par exemple le tabac. Le risque, c’est de banaliser une substance parce qu’elle ne serait pas interdite : boire de l’alcool tous les jours, c’est en réalité aussi dangereux que de consommer un stupéfiant.

Vous évoquez une addiction qui préoccupe beaucoup de parents : les écrans. Et vous mettez en garde contre une approche trop caricaturale…

Il s'agit d'une addiction non pas aux écrans mais aux usages de certains écrans. Par exemple : le jeu pathologique de hasard ou d’argent en ligne. On sait aujourd’hui qu’il va être plus délétère que les personnes qui jouent au casino. Sur l’usage des réseaux sociaux, il faut avoir en tête que c’est un moyen de communication, d’information, récent. Officiellement, l’addiction aux réseaux sociaux n’existe pas. Et pourtant, cela peut avoir des conséquences délétères, notamment chez les plus jeunes. Troisième grand aspect : le trouble du jeu vidéo.

Les enfants des classes sociales plus défavorisées ont passé plus de temps devant les écrans pendant le confinement.
Les enfants des classes sociales plus défavorisées ont passé plus de temps devant les écrans pendant le confinement. - Pixabay

Comment les parents peuvent-ils aider leurs enfants sans les braquer ?

Le critère important, c’est : cet usage vient-il traduire une souffrance psychologique ? Un ado qui passe toute sa vie sur ses écrans et qui n’a plus de contacts avec sa famille, c’est un signe. D’où l’idée de bien connaître toutes ces définitions d’addiction et de mésusage pour ne pas avoir une approche caricaturale. Le risque est d’avoir un discours à côté de la plaque. C’est vrai pour les écrans comme pour le cannabis.

La pop culture peut-elle aider à mieux comprendre les addictions ?

J’en suis persuadé. Les séries 13 reasons why et Euphoria montrent très bien l’emprise, différentes formes d’addictions et leurs conséquences. L’autre aspect de la pop culture qui est utile, c’est qu’on entend beaucoup de célébrités tenir un discours loin du « Sex, drugs and rock’n’roll ». Par exemple, Miley Cyrus qui décide d’être abstinente d’alcool et de cannabis pendant six mois parce qu’elle en avait marre de se réveiller dans le brouillard, et qui ironise : « mais si moi je ne suis pas cool, qui l’est ? » Cela donne de nouveaux supports d’identification aux abstinents.

Voyez-vous une évolution dans les représentations des personnes addicts dans les fictions ?

La fiction sonne de plus en plus juste sur les addictions du point de vue médical. Et offre des représentations moins dramatiques. Le film le plus célèbre avec lequel j’ai ouvert le ciné-club*, Requiem for a dream (2000), montre très bien la souffrance, mais c’est très noir. Dans Euphoria, l’héroïne a un trouble psychique, consomme de l’alcool, du cannabis et des opioïdes. Mais elle a plein d’autres choses dans sa vie, elle est créative, il n’y a pas de mépris. Ce nouveau regard porté sur les addictions est libérateur.

Enormément de séries ont pour héros des personnes addicts… Avez-vous l’impression que les jeunes sont mieux informés sur les addictions aujourd’hui qu’hier ?

L’addiction n’est plus un tabou. On est moins dans la glorification de la défonce qu’avant. Mais dans les faits, il y a davantage de consommation de certains produits. En face, on a des lobbys qui poussent à la consommation.

Ce qui est positif, et qui concerne toute la santé mentale, c’est le fait qu’aujourd’hui, grâce à ces supports de fiction, c’est moins difficile de se faire aider. Avant, la personne qui consultait était considérée comme faible, folle, désespérée…

Les jeunes boivent et fument moins que leurs aînés… De nouvelles addictions (écrans, bigorexie, sexe sous influence) remplacent-elles ces produits ?

Il est difficile de comparer les choses, car le système de soin a beaucoup évolué. C’est vrai qu’il y a de plus en plus de nouveaux usages addictifs. C’est un malaise qui se déplace vers de nouvelles formes de consommation. D’où l’intérêt de rester assez humble. Aujourd’hui, l’addiction aux écrans ne fait pas consensus. Peut-être que, comme pour le tabac, dans trente ans, on aura des preuves que c’est une pathologie.

Quel film conseilleriez-vous pour comprendre chaque addiction ?

Pour l'addiction au jeu, La baie des anges de Jacques Demy. Pour comprendre ce que la personne affronte après le sevrage : Oslo 31 aoûtde Joachim Trier. Pour l’héroïne : on peut difficilement passer à côté de Requiem for a dream, de Daren Aronofsky. Pour l’alcool : Pour l’amour d’une femme, de Luis Mandoki. Pour la cocaïne : Le Loup de Wall Street, de Martin Scorsese. C’est drôle, mais on voit bien le côté dopage pour travailler. Et que la chute peut être assez dure. Pour le cannabis : Smiley face, une comédie de Gregg Araki. Et pour le sexe, évidemment, Shame, de Steve McQueen.

* Jean-Victor Blanc tient des conférences sur Culture pop et psychiatrie au MK2 Beaubourg un samedi par mois. Prochain rendez-vous le 20 novembre.