Coronavirus en Russie : Comment expliquer l’attitude du gouvernement face à une situation sanitaire préoccupante ?

EPIDEMIE Un vaccin 100 % russe, mais peu de personnes vaccinées, une montée en flèches des cas de Covid-19 et des morts, mais pas de mesures nationales à l’horizon

Marie De Fournas
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Malgré les nouveaux record de contaminations et de mort journalier en Russie à cause du Coronavirus, le Kremlin ne prend pas de mesures nationales.
Malgré les nouveaux record de contaminations et de mort journalier en Russie à cause du Coronavirus, le Kremlin ne prend pas de mesures nationales. — Vyacheslav Prokofyev/TASS/Sipa U
  • La Russie a enregistré dimanche, pour le quatrième jour consécutif, un record du nombre de cas de Covid-19 avec 34.303 contaminations et 997 morts en vingt-quatre heures.
  • La faible couverture vaccinale du pays et le manque de restrictions expliquent la prolifération du variant Delta, extrêmement contagieux.
  • Mais pour des raisons économiques et politiques, le gouvernement ne semble pas décider à changer de braquet.

Depuis fin septembre, rares sont les semaines où la Russie n’a pas connu de nouveaux records de contaminations et de décès liés au coronavirus. Ce dimanche, le pays a ainsi enregistré un record pour le quatrième jour consécutif avec 34.303 contaminations et 997 morts recensées en vingt-quatre heures. Le pic épidémique ne semble toujours pas atteint, le taux de vaccination reste particulièrement faible et, pourtant, le gouvernement ne semble toujours pas prêt à prendre des mesures nationales pour freiner la propagation du virus. Un choix politique motivé par divers enjeux.

  • A quel point la situation sanitaire en Russie est-elle alarmante ?

34.303 contaminations et 997 morts, c’est beaucoup pour la France ou un pays comme le Royaume-Uni et ses 67 millions d’habitants. Mais qu’en est-il à l’échelle de la Russie avec ses 144 millions d’âmes ? « Plus de 30.000 cas par jour, ce n’est pas énorme comparés aux 45.000 cas journaliers du Royaume-Uni par exemple », met en parallèle Antoine Flahault, épidémiologiste et directeur de l’Institut de santé globale à la faculté de médecine de l’université de Genève. En revanche, le nombre de morts – « plus de 900 contre 130 enregistrés par le gouvernement britannique » – est bien plus important.

  • Comment expliquer le nombre de morts élevés ?

Pour l’épidémiologiste, c’est avant tout la faible couverture vaccinale qui est à l’origine du nombre de cas graves engendrant des décès. Selon les données officielles, seulement « 35 % seulement des Russes possèdent un schéma vaccinal complet, contre 75 % des Britanniques par exemple », souligne Antoine Flahault.

Le nombre record de décès peut aussi s’expliquer par les disparités territoriales du système de santé russe. « Les budgets liés à l’entretien des hôpitaux, mais aussi aux salaires des soignants, sont décentralisés et reviennent aux régions, qui sont dans des situations financières contrastées, explique Julien Vercueil, professeur d’économie spécialiste de la Russie à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Avec les infrastructures de transport, cela contribue à expliquer des fortes inégalités d’accès aux soins entre les grandes capitales régionales et des endroits plus reculés. »

  • Pourquoi la population reste si méfiante à l’égard de la vaccination ?

Les multiples appels à se faire vacciner venus du gouvernement et de Vladimir Poutine en personne n’y changent rien : la couverture vaccinale stagne. « Il y a eu une erreur stratégique du gouvernement, qui s’est précipité et a politisé la question de la vaccination, en en faisant un élément de propagande nationale et internationale, rapporte Julien Vercueil. Avec l’annonce extrêmement précoce de la découverte du vaccin Sputnik V, la population s’est sentie comme piégée par la communication politique. » Et si une partie des Russes se montraient déjà méfiants envers les autorités russes, « l’appropriation par le Kremlin d’un sujet de santé publique et les injonctions à la vaccination ont fini par éroder la confiance en la parole publique d’une autre frange de la population ».

Il faut également rappeler qu’aujourd’hui encore l’Agence européenne du médicament et l’OMS n’ont toujours pas homologué le vaccin. « Elles veulent une transparence totale sur les dossiers et celle apportée par le gouvernement russe n’a pas été jugée suffisante, rapporte Antoine Flahault. Il y a un doute et il s’est diffusé dans la population russe. »

  • Pourquoi être l’un des premiers pays à découvrir un vaccin contre le Covid-19 n’a-t-il pas donné une longueur d’avance à la Russie ?

La Russie semblait avoir toutes les cartes en main. « Le pays est connu pour être traditionnellement un producteur de vaccins », assure Antoine Flahault. D’autre part, la découverte de l’efficacité du vaccin Sputnik V a été rapide. A tel point que son usage avait été autorisé dès août 2020. Mais la Russie a ensuite rencontré « des difficultés de production », rappelle Julien Vercueil. En plus de devoir vacciner deux fois ses plus de 144 millions d’habitants, « la Russie s’est également engagée sur d’importants contrats d’exportation de son vaccin », ajoute l’économiste. En multipliant les promesses, elle a accentué les tensions sur les faibles capacités de production nationale.

L’incitation à la vaccination n’a pas été aussi forte que dans d’autres pays voisins, souligne par ailleurs Julien Vercueil. « L’obligation vaccinale de certaines professions a été tardive et il n’y a pas eu de pass sanitaire instauré au niveau national. »

  • Pourquoi le Kremlin n’a-t-il pas économiquement intérêt à imposer des restrictions ?

Après un court confinement national, le Kremlin n’a plus voulu imposer de politique sanitaire globale, préférant déléguer la lutte contre le virus aux autorités locales. Plusieurs explications à cela. « La volonté d’abord de ne pas étrangler la reprise économique et d’éviter de rentrer dans une période de dépression », souligne le professeur d’économie à l’Inalco. En Russie comme dans la plupart des pays, l’épisode de confinement a eu des effets négatifs puissants sur l’activité. « La Russie a connu une chute de sa production de près de 8 % au deuxième trimestre 2020. »

D’autre part, le pays est immense et la pandémie y progresse à des rythmes différents. « L’argument du gouvernement est de dire que la situation n’est pas la même à Moscou et en Extrême-Orient. Il est donc absurde d’appliquer des restrictions nationales qui feraient fermer une usine située à huit heures d’avion de l’épicentre de l’épidémie », met en avant Julien Vercueil.

  • Les raisons économiques invoquées par le gouvernement sont-elles ses seules motivations ?

En plus des raisons économiques, des échéances électorales à l’été 2020 et en 2021 sont venues influencer les décisions gouvernementales. « Il y avait une volonté de ne pas susciter le mécontentement de certaines professions », souligne le spécialiste. Mais plus que par crainte d’un retour de bâton dans les urnes, « le gouvernement voulait surtout maintenir le calendrier et ne pas repousser la consultation sur la réforme de la Constitution ». Et pour cause, cette réforme permet à présent à Vladimir Poutine de se présenter aux deux prochaines élections présidentielles, qui auront lieu en 2024 et 2030.