Octobre rose : « C’est un enjeu féministe d’informer les femmes de tous les effets de la mammographie »

INTERVIEW Dans son ouvrage « Mammo ou pas mammo », la Dre Cécile Bour, radiologue spécialiste du cancer du sein, répond à toutes les questions que se posent les femmes sur la mammographie

Dans son ouvrage «Mammo ou pas mammo», la Dre Cécile Bour, radiologue spécialiste du cancer du sein, répond à toutes les questions que se posent les femmes sur la mammographie.
Dans son ouvrage «Mammo ou pas mammo», la Dre Cécile Bour, radiologue spécialiste du cancer du sein, répond à toutes les questions que se posent les femmes sur la mammographie. — SERGE POUZET/SIPA
  • En France, le dépistage régulier du cancer du sein par mammographie est organisé pour les femmes de 50 à 74 ans.
  • Pris en charge par l’Assurance maladie, il prévoit une mammographie à passer tous les deux ans.
  • Précieux outil de dépistage, la mammographie est toutefois source de beaucoup de questions pour les patientes, auxquelles répond la Dr Cécile Bour dans Mammo ou pas mammo, un ouvrage « pour donner aux femmes toutes les informations nécessaires sur cet examen », explique la radiologue à 20 Minutes.

« Dois-je passer une mammographie avant 50 ans ? ». « Passer une mammo augmente-t-il les risques de cancer du sein ? ». « Qu’est-ce que le surdiagnostic ? ». Si en France, le système de santé prévoit un parcours de dépistage régulier du cancer du sein pour les femmes de 50 à 74 ans, pour beaucoup, il n’est pas toujours évident d’obtenir une réponse claire sur le sujet.

Dans Mammo ou pas mammo? * (éd. Thierry Souccar), la Dre Cécile Bour, radiologue spécialiste du cancer du sein, répond à ces questions que se posent les femmes sur la mammographie. Et à l’occasion d’ Octobre rose, elle livre à 20 Minutes tout ce qu’il faut savoir sur les bénéfices et les risques éventuels associés à cet examen de dépistage.

Dans cet ouvrage, vous rassemblez les questions de vos patientes, et beaucoup s’interrogent sur les chiffres du cancer : y en a-t-il plus ou le dépiste-t-on mieux ?

On en détecte davantage parce qu’on le dépiste mieux. Mathématiquement, plus on cherche, plus on trouve. La médecine est capable de détecter des cancers de plus en plus petits, ce qui augmente l’incidence. Mais ce que peu de gens savent, c’est que nous fabriquons tous les jours des cellules cancéreuses. La plupart du temps, notre immunité vient à bout de ces cellules, qui ne vont pas avoir le temps de se fixer sur un organe, et ne vont donc pas évoluer en cancer. Mais, plus rarement, il y a échappement de la cellule cancéreuse qui va muter, croître et donner un cancer.

La vraie question est celle de l’utilité de ces découvertes, puisque ces taux de détection plus élevés ne se traduisent malheureusement pas par moins de cancers du sein avancés ou par moins de décès associés.

On parle de plus en plus du cancer du sein triple négatif chez des femmes jeunes. Face à ces cancers agressifs, faudrait-il dépister avant 50 ans ?

Ce sont des cancers particuliers, qui sont d’emblée agressifs et véloces : ils grossissent très vite dans le sein. Le dépistage les rate parce qu’intrinsèquement, ce sont des cancers à fort potentiel de croissance. Environ 15 % des cancers du sein sont de type triple négatif, et les femmes jeunes de moins de 40 ans ont plus de risques d’en souffrir.

On pourrait décider de dépister tous les six mois les femmes jeunes, mais cela ne résoudrait pas cette problématique parce qu’il s’agit précisément de cancers qui échappent à l’anticipation. C’est là que la recherche fondamentale peut jouer un rôle important pour identifier les facteurs favorisants ces cancers : mode de vie, pollution ou perturbateurs endocriniens sont des pistes à explorer.

Le dépistage du cancer du sein est organisé, on l’a dit, pour les femmes de 50 à 74 ans. Une mammographie tous les deux ans, est-ce la bonne approche ?

C’est ce qui est prévu dans de nombreux pays. Cette tranche d’âge a été déterminée parce que statistiquement, le cancer du sein présente un pic de fréquence après la ménopause. Ensuite, on ne dépiste plus chez la femme âgée, pour éviter une prise en charge qui pourrait être plus délétère que la maladie elle-même.

Quant à la fréquence du dépistage, si elle est trop rapprochée, on risque d’augmenter le panel des « petits cancers » qui mettent peu – voire pas – en danger la vie des femmes. Sans pour autant améliorer la détection des cancers rapides graves, qui se développent parfois en quelques semaines.

Justement, quels risques peut-il y avoir à passer une mammographie concernant les rayons reçus ?

La mammographie, ce sont des rayons X. Plus on multiplie ce type d’examens, plus les effets de l’irradiation vont se cumuler. Quand vous faites un cliché radio – les radiobiologistes l’expliquent –, vous altérez l’ADN des cellules. La plupart du temps, elles se réparent, mais certaines personnes sont « radiosusceptibles », ce qui fait que leur ADN ne se répare pas bien.

Ces cassures d’ADN se cumulent avec celles provoquées par les autres examens radiograhiques que l’on peut passer. A la longue, cela peut induire une mutation dans une cellule qui peut donner un cancer. Evidemment, le cancer radio induit est rare : il serait responsable de 1 à̀ 10 décès pour 100.000 femmes ayant une mammographie tous les deux ans à̀ partir de 50 ans avec une irradiation standard. Mais au-delà des statistiques, un cancer provoqué par un excès d’examens radio est un cancer de trop !

Vous alertez également sur les risques de surdiagnostic. De quoi s’agit-il et quelles sont les conséquences ?

Le dépistage a vocation à réduire le réservoir des cancers agressifs. Mais au passage, il « prend dans ses filets » beaucoup de « petits cancers » de bas grade, qui ne mettraient pas en danger la vie ni la santé des femmes. C’est ça, le surdiagnostic.

Or, dès lors que le diagnostic est posé, il faut traiter : le surdiagnostic entraîne donc un surtraitement (mastectomies et radiothérapies) inutile, qui peut avoir des conséquences sur la santé. Par exemple, la radiothérapie peut induire des lésions cellulaires, des effets toxiques sur le cœur, voire des cancers secondaires. Lorsqu’on prend en compte le surdiagnostic dans la balance bénéfices/risques du dépistage, celle-ci n’apparaît plus aussi positive.

N’avez-vous pas peur de passer pour une « anti-mammo » ? Quel message souhaitez-vous véhiculer à travers votre ouvrage ?

Il s’agit de proposer des outils d’aide à la décision. Les femmes font preuve de beaucoup de vigilance pour protéger leur santé, elles posent beaucoup de questions sur la mammographie et comprennent les réponses quand on veut bien leur en donner ! Et aujourd’hui, beaucoup passent les mammographies pour lesquelles elles reçoivent une invitation de l’Assurance maladie. Mais elles sont beaucoup également à ne pas s’y rendre car ce n’est pas obligatoire.

Cela fait de nombreuses années que le programme de dépistage du cancer du sein fait l’objet de critiques au sein de la communauté scientifique et médicale. Je souhaite, et c’est la moindre des choses, que les femmes soient informées pour qu’elles puissent, en fonction des données dont elles disposent, mais aussi de leur vécu et de leurs angoisses et convictions, décider de manière éclairée de passer ou non une mammographie.

J’y vois un enjeu féministe : c’est une forme de violence de maintenir les femmes dans ce manque d’information, quand il s’agit de s’engager dans un dépistage dont le bénéfice sera finalement très faible en cas de surdiagnostic, avec un surtraitement lourd qui peut causer une ménopause précoce, voire le retrait d’un sein. Quand vous prenez n’importe quel médicament, par exemple du paracétamol en vente libre, vous avez une notice sur les potentiels effets indésirables, même ceux qui surviennent dans un cas sur 100.000. Pourquoi n’est-ce pas le cas pour la mammographie ?

* Mammo ou pas mammo. Dois-je me faire dépister ?, de la Dre Cécile Bour, Editions Thierry Souccar, en librairie depuis le 26 août, 14,90 euros.