Science : « On passe de 80 % de femmes à la fac à même pas 30 % aux postes les plus élevés »

INTERVIEW Girondine Marion Rincel, 31 ans, chercheuse post-doctorante, reçoit ce jeudi le prix Jeunes Talents L’Oréal-Unesco pour les femmes et la science

Propos recueillis par Elsa Provenzano
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Marion Rincel, chercheuse diplômée en neurosciences, a reçu le prix jeune talent France 2021 L'Oréal-UNESCO pour les femmes et la science.
Marion Rincel, chercheuse diplômée en neurosciences, a reçu le prix jeune talent France 2021 L'Oréal-UNESCO pour les femmes et la science. — Jean-Charles Caslot ? Fondation L?Oréal
  • Marion Rincel est l’auteure d’une thèse qui porte sur « l’implication de l’axe intestin-cerveau dans les désordres émotionnels associés à un stress précoce ».
  • Elle travaille actuellement au laboratoire d’immunologie de l’Institut Pasteur.

Ce jeudi, la girondine Marion Rincel, 31 ans, post-doctorante en neurosciences reçoit le prix Jeunes Talents L’Oréal-Unescopour les femmes et la science. Elle travaille actuellement dans le laboratoire d’immunologie de l’Institut Pasteur et a répondu aux questions de 20 Minutes.

Avez-vous compté beaucoup de femmes à vos côtés sur les bancs de la faculté de biologie ?

Jusqu’au niveau thèse et post-doc on ne ressent pas le manque de présence féminine, il y avait environ 80 % de filles dans les amphithéâtres. C’est après, dans les postes les plus élevés qu’il y a moins de moins de directrices d’unités, d’équipes et d’instituts. C’est presque pire dans cette filière puisqu’on passe de 80 % de femmes à même pas 30 %, à des postes à responsabilité, au fur et à mesure de la carrière.

Comment peut-on l’expliquer, selon vous ?

Cela ne fait pas longtemps, peut-être 50 à 60 ans, qu’on a commencé à accepter les femmes et à les recruter en recherche. On est partis de loin et on n’a pas fini de rééquilibrer. Concrètement, le problème du parcours de recherche c’est aussi qu’il faut être très performant au même âge où on peut avoir envie de créer une famille. C’est en train de s’améliorer. Je pense que si on a envie d’avoir des enfants, il faut le faire sans prendre en compte ce qu’en pensent les autres.

Votre thèse, soutenue en 2017, portait sur « l’implication de l’axe intestin-cerveau dans les désordres émotionnels associés à un stress précoce », Pouvez-vous nous en dire un mot ?

On s’intéressait à l’effet du stress pendant l’enfance, moment du développement du cerveau. Et, on a étudié comment il interfère sur le développement du cerveau et de la santé à long terme (pouvant notamment amener à des maladies psychiatriques comme la dépression plus tard dans la vie) et là, l’intestin avait un rôle à jouer, à travers notamment le microbiote. Il y a une communication à double sens et permanente entre le cerveau et les intestins, qui se construit pendant le développement et dont la construction est très importante pour le reste de la vie.

Quelles conclusions principales en avez-vous tirées ?

On a observé que l’alimentation qu’on peut avoir pendant le développement tôt dans la vie (de la naissance à l’adolescence) peut interférer avec les effets du stress. J’ai étudié les régimes très gras, utilisés sur des modèles adultes comme plutôt obésogènes et délétères, et on s’est rendu compte que pendant le développement, une période vraiment différente au niveau des besoins à la fois quantitatifs et qualitatifs, ce n’était pas forcément une mauvaise chose en combinaison avec le stress. Pour autant, je ne peux pas m’avancer à dire qu’on a trouvé des solutions pour éviter le développement des maladies psychiatriques, on n’en est pas là. On a appris que le maintien d’un bon microbiote, notamment via l’alimentation, en essayant de favoriser une bonne diversité de la flore et une bonne hygiène de vie, serait vraiment déterminant, en particulier pendant l’enfance.

Est-ce que vous poursuivez vos recherches à l’Institut Pasteur ?

J’y suis parce que ma thèse a abouti sur cette thématique de l’inflammation, en lien avec le microbiote intestinal et le système immunitaire qui est dans l’intestin, et qui joue un très grand rôle dans la communication avec le cerveau. J’avais donc besoin d’en savoir plus sur le système immunitaire et je travaille à présent dans un laboratoire d’immunologie. Pour apprendre l’immunologie, j’ai choisi de démarrer un projet qui s’intéresse uniquement à l’inflammation et plus tellement à la communication avec le cerveau. Mais, je reste sur l’effet de l’environnement, y compris le stress et l’alimentation, tôt dans la vie et ses effets à long terme, donc ça reste dans la continuité de mes travaux.

Que représente pour vous le prix jeunes Talents L’Oréal-Unesco ?

C’est beaucoup d’honneur et de fierté de recevoir ce prix prestigieux. Dans les métiers de la recherche, le début de carrière est particulièrement intensif et difficile, et la reconnaissance arrive en général très tard, vraiment en fin de carrière ou post mortem… Donc c’est vraiment un plaisir de recevoir ce prix en début de carrière, c’est nous dire qu’on est dans la bonne voie, ce sont des encouragements. Et on voit qu’il porte ses fruits, il y a des lauréates qui sont vraiment devenues de très grandes scientifiques renommées voire qui ont été récompensées du prix Nobel.

Le prix est assorti d’une dotation de 20.000 euros pour les post-doctorantes ? Comment allez-vous l’utiliser ?

On doit la dépenser pour notre carrière personnelle. Elle doit pouvoir aider à construire un réseau par exemple. Pourquoi pas faire des séjours à l’étranger pour nouer des collaborations ou me rendre à des conférences internationales où je ne serais pas forcément allée ?