Pourquoi les sages-femmes font à nouveau grève ce jeudi malgré une revalorisation salariale

MOBILISATION De nombreuses maternités devraient tourner au ralenti ce jeudi, car un mouvement de grève des sages-femmes est prévu et devrait faire du bruit

Oihana Gabriel
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Illustration d'une manifestation de sages-femmes en mai 2021 à Toulouse.
Illustration d'une manifestation de sages-femmes en mai 2021 à Toulouse. — FRED SCHEIBER/SIPA
  • Après un week-end sans sage-femme fin septembre, une grande mobilisation et une manifestation à Paris sont prévues ce jeudi.
  • Depuis des mois, les sages-femmes alertent : en sous-effectif chronique partout, elles ne peuvent plus assurer la sécurité des patientes et des nouveau-nés.
  • Olivier Véran a pourtant fait des annonces mi-septembre en faveur de cette profession. 20 Minutes a cherché à comprendre pourquoi la revalorisation promise ne suffit pas.

« N’oublions pas que chaque personne est passée entre les bras bienveillants d’une sage-femme à sa naissance ! », tance Laetitia, 25 ans. Ce jeudi, cette sage-femme, qui travaille au Centre Hospitalier Sud Francilien à Corbeil-Essonnes (Essonne), affichera son brassard en grève… mais ne pourra pas battre le pavé.

C’est la troisième fois en un mois que les sages-femmes se mettent en grève. Mais comme elles sont à chaque fois réquisitionnées, leur mouvement reste invisible. Alors aujourd’hui, elles changent d’organisation : « on va appeler les médecins tout le temps, pour montrer que sans les sages-femmes, la maternité ne tourne pas ! », reprend-elle. Cette fois donc, certaines iront manifester à la mi-journée à Paris, de Montparnasse aux fenêtres du ministère de la Santé, pour alerter sur les conditions toujours plus dégradées de leur travail… et l’insécurité que cela représente pour les mères et enfants à naître.

« Il manque plus d’un tiers de l’effectif »

« Nous arrivons au point de rupture : il manque plus d’un tiers de l’effectif », explique Laetitia. En un peu plus d’un an, la jeune femme a vu des collègues partir et des postes rester vacants dans cette maternité qui assure 5.000 accouchements par an. « Il reste 60 sages-femmes, on devrait normalement être 90 à 110, reprend-elle. Si on suit les recommandations, il faudrait être huit sages-femmes alors qu’on est six la journée et cinq la nuit. »

Résultat : les professionnelles qui restent sont épuisées. « Les gardes s’enchaînent pour pallier ce manque de personnel, jusqu’à 16 gardes de 12 heures par mois, avec une alternance de jour et de nuit éreintante. De nombreuses fois, nous n’avons pas le temps ni de manger, ni de respirer ! » Voilà pourquoi 100 % des effectifs font grève depuis deux mois.

« Le mouvement prend de l’ampleur »

Il n’y a pas qu’à Corbeil-Essonnes que les voyants sont au rouge. A la maternité Delafontaine (Seine-Saint-Denis), toutes les sages-femmes seront grévistes et absentes des locaux. Seules les urgences seront prises en charge par les collègues médecins. D’ailleurs, chose rare, le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) a dit son soutien et son inquiétude dans un communiqué : « La santé maternelle et périnatale est directement menacée par cette offre de soin dégradée et les perspectives à court et moyen termes ne permettent pas d’être optimistes ».

« On a l’impression que le mouvement prend de l’ampleur, avance Laetitia. C’est la première fois que les médias en parlent et qu’autant de sages-femmes se mobilisent. »

« Cela met en danger les femmes »

Ce n’est pourtant pas la première fois qu’elles font remonter leurs revendications. Début juillet déjà, l’Ordre des sages-femmes tiraient la sonnette d’alarme car de nombreuses maternités manquaient d’effectifs. La crise des vocations est connue : encore cette année, les étudiants après la première année de médecine ont boudé cette voie, et des places sont restées vacantes. Le serpent se mord la queue : pour attirer de nouveaux professionnels, il faudrait améliorer les conditions de travail… avec plus d’effectifs.

« Les sages-femmes n’exercent plus dans des conditions sûres et cela met en danger les femmes, dénonce Caroline Combot, secrétaire générale de l’ Organisation nationale syndicale des sages-femmes (ONSSF). Par exemple, il faut surveiller une femme qui vient d’accoucher pendant deux heures à cause du risque hémorragique. Si vous gérez en même temps les urgences, que vous êtes au bloc pour une césarienne, vous risquez de retrouver la patiente dans une mare de sang. »

« Certaines patientes n’ont pas de place en salle de naissance, renchérit Laetitia. Résultat, on fait un accouchement dans les urgences ou on la transfère vers une autre maternité. » Avec le risque que les choses se compliquent sur le trajet. Un danger d’ailleurs bien identifié par les patientes. « La politique actuelle de l’autruche est dangereuse, tance le Collectif interassocialtif autour de la naissance (Ciane). Le manque d’effectifs accentue le risque de violences obstétricales et de vécu traumatique de l’accouchement. Des soignants en souffrance, en raison de mauvaises conditions de travail, ne peuvent plus répondre correctement aux besoins des femmes, des couples et de leurs bébés. Les sages-femmes l’ont reconnu, en lançant le hashtag #Jesuismaltraitante à l’automne 2020. »

Quelles sont les revendications ?

Pourtant, Olivier Véran vient de faire des concessions. Le 16 septembre, après un rapport de l’inspection générale des affaires sociales (Igas) confirmant la nécessité de revaloriser ce métier, le ministre a annoncé une prime de 100 euros brut aux sages-femmes à l’hôpital, et une hausse de salaire de 100 euros net par mois. Soit 180 euros net, qui s’ajoutent aux 183 euros prévus par le Ségur de la santé. Insuffisant, balaie Laetitia. « Le salaire des infirmières est équivalent au nôtre, alors que le ministre veut rallonger nos études d’une année. Qui va faire un bac + 6 pour gagner 1.800 euros net en début de carrière ? » Le rapport de l’Igas, lui, recommandait une revalorisation de 600 euros par mois.

Mais le salaire n’est qu’une partie du problème. Car la question des moyens humains, on l’a vu, reste centrale. Les effectifs minimums restent définis par des textes datant de 1998. Une époque où les sages-femmes avaient moins de tâches. Et ce ne sont que des recommandations. Des décrets de périnatalité, négociés depuis 2019, devaient rendre obligatoires ces effectifs minimums… et surtout les augmenter. Mais le ministre a enterré ces décrets, mettant le feu aux poudres. « Pour une maternité d’activité moyenne, avec environ 2.500 naissances par an, on devait passer de 14 sages-femmes à 25. Pour une grosse maternité, on devait arriver à 45 », précise Caroline Combot.

Elle ajoute que la question du statut des sages-femmes n’a toujours pas été tranchée. « A l’hôpital, elles sont gérées comme des paramédicales, alors qu’elles sont médicales sur le plan de la compétence et de la responsabilité. » Si l’Igas a proposé de leur octroyer « un statut d’agent public spécifique », le ministre préfère maintenir ce statut ambivalent. « Or si on avait ce statut médical, on pourrait cumuler une activité à l’hôpital et en libéral, poursuit Laetitia. Beaucoup de collègues le souhaitent. Et cela permettrait de repeupler les hôpitaux. »