Octobre rose : « J’avais fait une croix sur ma poitrine », « Une victoire sur le cancer »… Elles racontent leur reconstruction mammaire

AU SEIN DE LA RECONSTRUCTION (1/4) A l’occasion d’Octobre rose, « 20 Minutes » propose une série sur la reconstruction mammaire post-mastectomie, après un cancer ou de façon préventive

Oihana Gabriel
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Illustration d'une femme atteinte d'un cancer du sein.
Illustration d'une femme atteinte d'un cancer du sein. — Institut Curie Franck Juery
  • Ce vendredi démarre Octobre rose, le mois de sensibilisation au dépistage du cancer du sein. 20 Minutes s’intéresse pour l’occasion à la reconstruction mammaire, à travers une série d’articles.
  • Après le choc du diagnostic, les traitements et l’ablation d’un sein, souvent synonyme de féminité, certaines femmes choisissent de passer par la reconstruction mammaire. Différentes techniques et temporalités sont possibles. Et pour certaines, ce temps est une façon de panser les plaies psychiques.
  • Victoire sur la maladie, renaissance, mauvaises surprises pendant l’opération… Dans ce premier volet, des lectrices, qui ont choisi la reconstruction mammaire après un cancer ou après une opération préventive, ont confié leur ressenti à 20 Minutes.

Un creux au lieu d’une rondeur toute féminine. Perdre un sein ou sa poitrine tout entière peut être vécu comme un traumatisme, et certaines femmes choisissent de passer par une reconstruction mammaire, après un cancer ou de façon préventive, en raison  d'une mutation génétique les rendant plus enclines à développer la maladie.

Des opérations plus ou moins complexes, longues et douloureuses, synonymes de parcours du combattant ou de renaissance, comme le montrent les témoignages que 20 Minutes a recueillis à l’occasion d’Octobre rose.

« Je me suis presque approprié mes "nouveaux seins" »

« J’ai été diagnostiquée "mutation BRCA2" en juin 2020 à l’âge de 39 ans, après plusieurs cancers du sein et décès dans la famille, raconte Christine, 40 ans. Je ne voulais pas d’une reconstruction par prothèses, car je sentais que je ne serai pas à l’aise avec un corps étranger. Je me suis orientée vers une ablation et une reconstruction immédiate avec un muscle de la cuisse, technique la plus adaptée à ma morphologie. Huit heures d’opération, une semaine d’hospitalisation, deux chirurgiens pour l’acte, un pour l’ablation et le deuxième pour la reconstruction, car chacun a sa spécialité. »

Mais les choses se sont corsées une fois sur le billard… « L’opération a duré au final 10 heures à la suite de complications, poursuit Christine. J’ai fait une hémorragie durant la reconstruction du sein, qui a dû être stoppée et qui m’a valu 12 heures d’anesthésie, une hypothermie et trois transfusions. » Et la quadragénaire n’a pas encore fini d’entendre parler de chirurgie. « De jour en jour, les progrès sont là, la cicatrisation fait son chemin, et après dix semaines d’arrêt maladie, j’ai repris le travail. La deuxième opération pour les seins se fera en avril 2022, pour la reprise des cicatrices et du lipomodelage afin d'améliorer l’aspect esthétique. Pour l’instant, pas de regrets, je vis avec mes cicatrices, et je me suis presque approprié mes "nouveaux seins". »

« Ça touche à la féminité, à la maternité et à la sexualité »

Ce travail d’adaptation est plus ou moins sinueux. « Parmi les spécificités psychiques de se faire enlever un sein, il y a le fait que ça touche à la féminité, à la maternité, à la fonction nourricière et à la sexualité, souligne Caroline Marcotte, psychologue clinicienne à l’Institut Curie. Je vois souvent chez les patientes soit un vécu de mutilation, soit une vision de la chirurgie salvatrice. »

Ce que ne nie pas Corinne, atteinte d’un cancer à l'âge de 33 ans. « Malgré toutes ces opérations, les greffes qui ne tenaient pas, les prothèses qu’il fallait changer parce qu’elles collaient à ma peau, je n’allais pas mourir, c’était le plus important, confie cette lectrice aujourd’hui âgée de 58 ans. Ayant un enfant de 3 ans, je me suis battue pour lui, pour qu’il ait une maman comme les autres, qui ne se plaignait jamais. »

La reconstruction psychologique se fait parfois attendre

Certaines patientes digèrent l’épreuve seule, sans aide psychologique. « Ce n’est pas une obligation de se faire suivre, prévient Caroline Marcotte, mais il me semble important de pouvoir poser les mots, élaborer cette perte, passer par un travail de deuil », reprend la psychologue. Un parcours nécessaire même quand ces femmes repassent sur le billard pour avoir une nouvelle poitrine. « Reconstruction mammaire ne rime pas avec reconstruction psychique, ce n’est pas une garantie », insiste-t-elle. D’où l’intérêt de se poser la question : pour quoi, et pour qui souhaite-t-on passer par ces opérations ?

Chaque parcours est unique et les ressentis face à cette reconstruction, qui peut être immédiate ou prendre plusieurs mois, diffèrent énormément selon l’âge de la patiente, son histoire familiale, le contexte… « Pour une chirurgie préventive, il y a eu souvent un temps de réflexion, on s’approprie ce choix, reprend la psychologue. Mais dans le cas d’une patiente à qui on vient d’annoncer un diagnostic de cancer et qui est opérée la semaine suivante, elle ne dispose pas de ce temps psychique préparatoire. » A la question du temps s’ajoute celle du rapport au corps. « Chez certaines patientes, la poitrine n’était pas investie. Par contre chez d’autres, c’était un atout de séduction, une fierté. »

« Une renaissance »

« Au départ, je jugeais la reconstruction inutile car j’étais bien dans ma peau, dans ma tête et dans mes baskets, détaille ainsi Michèle, 79 ans, atteinte d’un cancer du sein en 2007. Puis l’essai négatif d’une prothèse autocollante m’a fait changer d’avis. Mais j’ai bien vécu cette reconstruction, souhaitée et réussie. »

Pour Francesca, 60 ans, atteinte d’un cancer en juillet 2010, la reconstruction – via un lambeau de peau de son ventre – a été une reconnexion à la féminité. « Je revis, cette reconstruction est une victoire sur le cancer, confie cette lectrice, opérée en février 2021 après un long parcours médical. J’ai repris goût à la vie, je prends plaisir à redevenir coquette, je me maquille à nouveau. C’est une renaissance, aucune douleur, la cicatrisation du lambeau est impeccable, celle du ventre a été beaucoup plus longue, mais maintenant, tout est rentré dans l’ordre. »

« Le risque est de le considérer comme un intrus »

Juliane, en revanche, n’a jamais beaucoup mis en valeur sa poitrine. « Lorsqu’on m’a annoncé la mutation génétique, j’avais à peine 20 ans et je pense qu’inconsciemment, j’avais fait une croix sur ma poitrine, nous confie celle qui a 35 ans aujourd’hui. J’avais parlé à mon médecin de faire une mastectomie avant le diagnostic du cancer… mais malheureusement, je n’ai pas eu le temps. »

Dès ses 33 ans, le diagnostic de cancer a bouleversé les plans de la jeune femme. « Heureusement, mon chirurgien a réalisé une reconstruction immédiate, reprend Juliane. Je crois que j’aurais eu beaucoup plus de mal à accepter le changement en voyant ma poitrine manquante après l’opération. » Pourtant, Caroline Marcotte avertit que ce premier réflexe peut être trompeur. « Il peut y avoir l’illusion d’effacer rapidement les traces du cancer, l’impression qu’il n’y aura pas de deuil à faire. Mais ce n’est pas le même sein, pas la même forme, pas la même sensibilité. Le risque, c’est de le considérer comme un intrus. »