« On a une fenêtre de tir pour changer les regards sur la santé mentale », assure Frank Bellivier, délégué ministériel à la psychiatrie

INTERVIEW A l’occasion des Assises de la santé mentale, lundi et mardi, « 20 Minutes » a interrogé le délégué ministériel chargé de la psychiatrie, Frank Bellivier

Propos recueillis par Oihana Gabriel
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Frank Bellivier est le délégué ministériel à la santé mentale et à la psychiatrie.
Frank Bellivier est le délégué ministériel à la santé mentale et à la psychiatrie. — O. Gabriel / 20 Minutes
  • Frank Bellivier a été nommé en 2019 pour piloter la feuille de route du gouvernement sur la psychiatrie, « parent pauvre » de la médecine.
  • Alors que la crise sanitaire alourdit davantage la tâche des psychiatres et psychologues, les Assises de la santé mentale, qui s’ouvrent ce lundi, doivent permettre de faire le point sur les réformes. Mais aussi d’annoncer de nouveaux dispositifs, notamment en pédopsychiatrie.
  • Car les chèques psy pour les étudiants et pour les enfants sont censés s’arrêter à la fin de l’année. Or, les besoins en santé mentale sont toujours criants.

On n’a sans doute jamais autant entendu parler de santé mentale que pendant la crise du Covid-19Emmanuel Macron avait promis de convoquer des Assises nationales de la psychiatrie et de la santé mentale dès janvier 2021. Repoussé, ce rendez-vous, inédit, aura finalement lieu ce lundi et mardi, en visio-conférence.

Le président doit prendre la parole pour clore ces rencontres. L’occasion d’annoncer de nouveaux coups de pouce pour les soignants, qui font face depuis des mois à un afflux de patients en détresse ? Frank Bellivier, délégué ministériel à la santé mentale depuis avril 2019, répond aux questions de 20 Minutes.

En 2018, Agnès Buzyn disait de la psychiatrie qu’elle était « le parent pauvre de la médecine ». Les choses ont-elles changé ?

Depuis qu’elle a fait sa déclaration, une feuille de route a été publiée et 37 actions sont en cours de déploiement. Elles sont très nombreuses dans le soin, la prévention, l’inclusion sociale, et s’inscrivent dans deux dynamiques. Celles qui vont porter leurs fruits sur le moyen et long terme, notamment la réforme du mode du financement et la mise en place de coopérations territoriales. Et celles qui visent à soutenir le plus immédiatement possible la psychiatrie. L’inadéquation entre les besoins et l’offre est encore aujourd’hui criante.

La question des moyens est souvent centrale. Y a-t-il eu un effort significatif ?

Il y a eu des investissements exceptionnels en 2018, 2019 et 2020, et des appels à projets pendant trois ans pour le fonds d’innovation en psychiatrie (20 millions d’euros) et l’ appel à projet ciblé sur la pédopsychiatrie (20 millions). Le Ségur de la Santé a ajouté une enveloppe de presque 80 millions d’euros. Notamment pour renforcer des cellules d’urgences médico-psychologiques (3,4 millions d’euros par an), aider les centres régionaux du psychotraumatisme (9,6 millions par an), financer des psychologues en centres et maisons de santé (12 millions par an), financer le numéro national unique de prévention du suicide (16 millions par an). Tout cela, ce sont des financements pérennes.

C’est très insuffisant, car cela ne permet pas de corriger le manque d’investissement de ces dernières années. Mais cela crée une dynamique de reformulation de l’offre. La psychiatrie, avec 24 milliards d’euros par an, est le premier poste financier de l’Assurance maladie. Il faut réinvestir, mais il y a aussi des marges dans cette enveloppe considérable. Donc il faut aussi réorganiser.

Réorganiser comment ? Au niveau des métiers ?

Le manque de psychiatres est une difficulté structurelle qu’on ne va pas régler en deux ans. L’effet de la fin du numerus clausus en 2021 se verra dans huit ans. Il faut trouver entre-temps des moyens pour mieux couvrir les besoins avec des métiers intermédiaires : des psychologues, des infirmières de pratique avancée…

Que retenir de l’expérimentation « Ecout’émoi », lancée en 2019 dans trois régions, qui organise le repérage et la prise en charge de la souffrance psychique chez les jeunes de 11 à 21 ans ?

C’est une des expérimentations qui préfigure le modèle général qu’on a en tête : installer des binômes généraliste/psychologue. Ça a bien marché, même s’il y a des difficultés liées à la lourdeur du protocole. Il y avait trop de documents à remplir par le généraliste et le psychologue parce qu’on voulait faire une évaluation précise, et cela n’a pas facilité l’inclusion des patients. Dans les expérimentations suivantes, nous n’avons pas fait pareil.

Les Assises de la santé mentale et de la psychiatrie, annoncées en janvier 2021 par Emmanuel Macron, se tiennent finalement cette semaine. Qu’en attendez-vous ?

C’est un moment très important. D’abord symboliquement, avec le fait qu’au plus haut niveau de l’État, on reconnaisse que la santé mentale est une priorité de santé publique en pleine crise du Covid-19. Ensuite, concrètement, c’est fondamental que le président convoque l’ensemble des acteurs pour faire un point sur la feuille de route, et probablement annoncer la suite. Nous n’avions pas eu de réforme depuis longtemps. Cette feuille de route a le mérite d’exister et va être une première étape dans cet engagement.

Certaines associations ont regretté que ces Assises ne consacrent que « peu de place au médico-social »…

La mise au point du programme a été très difficile. Il y a une place significative laissée aux politiques de prévention et d’inclusion sociale. Du fait de cette critique, nous avons rajouté une présentation qui fera le point sur les approches pluridisciplinaires pour le rétablissement, qui montrera l’importance de l’articulation entre le médico-social, la justice, la ville…

La crise sanitaire a-t-elle eu un impact sur vos travaux ?

Elle a accéléré certains chantiers et en a ralenti d’autres. On a vu la télémédecine se développer à une vitesse exponentielle, or c’était une des actions de la feuille de route. Pareil pour les plateformes d’écoute et d’orientation, qu’on a vu fleurir. Les équipes mobiles aussi : on a été obligé de limiter les entrées à l’hôpital et de donner la priorité à l’ambulatoire. Dans les chantiers ralentis, nous avons été gênés dans le déploiement de la prise en charge en prison.

Le Covid-19 a-t-il changé le regard sur la psychiatrie ?

J’ai l’impression qu’on a une fenêtre de tir pour changer les regards sur la santé mentale, pour déstigmatiser. J’en veux pour preuve l’accueil réservé à la campagne de Santé Publique France « En parler, c’est déjà se soigner », lancée en avril 2021 à destination notamment des 18-24 ans. Les ministères de l’Enseignement supérieur et de la Justice se sont saisis de cette question. Le secteur de l’agriculture s’est doté d’un plan de prévention du suicide. La santé mentale devient un sujet de préoccupation systémique et ça va nous aider.

On a l’impression de sortir un peu la tête du « tunnel » Covid-19 en cette rentrée. Les services de psychiatrie aussi ?

La partie n’est pas du tout gagnée, en particulier en pédopsychiatrie. L’impact psychologique est souvent rémanent, il peut durer dans le temps. Par ailleurs, la crise sanitaire a des effets sur l’emploi, sur la situation économique de certaines familles.

Beaucoup de familles, justement, sont confrontées à des mois d’attente pour un premier rendez-vous avec un pédopsychiatre. Comment améliorer cet accès ?

Attendre un an pour un gamin qui ne va pas bien, c’est inadmissible ! C’est là que les dispositifs de repérage peuvent jouer un rôle. Il faut continuer à investir en pédopsychiatrie, mais aussi aider les premières lignes pour faire du repérage. Par exemple en généralisant un binôme généraliste-psychologue. Ce qui veut dire qu’un médecin, s’il identifie qu’il y a un besoin, pourra proposer à la famille d’aller voir un psychologue et ce sera pris en charge. On travaille sur ce modèle.

Mais n’était-ce pas déjà l’objectif du forfait « 100 % psy enfant », mis en place en juin dernier ?

Cela y ressemble. Sauf qu’on est dans une vision généralisée de la démarche et à long terme. Le chèque psy a été mis en place dans l’urgence et n’a pas vocation à être pérennisé. Il devrait s’arrêter à la fin de l’année.

Autre coup de pouce accordé pendant la crise sanitaire, celui du chèque psy pour les étudiants, qui avaient droit à trois séances remboursées, annoncé en mars 2021. Quel bilan en tirez-vous aujourd’hui ?

C’est également un dispositif temporaire, qui doit s’arrêter à la fin de l’année. On a vu une mobilisation des psychologues dans un délai record, et quelques milliers d’étudiants ont pu en bénéficier.

D’autres pistes vous semblent-elles prioritaires pour améliorer la santé mentale des jeunes adultes ?

Il faut absolument qu’on renforce la collaboration entre les professionnels du soin et l’école. On commence à avoir des expérimentations intéressantes pour un repérage plus efficace des jeunes en difficulté psychologique. On souhaite doter l’Education nationale d’une boîte à outils en compétences médico-sociales. Il y a aussi le déploiement du programme « premiers secours en santé mentale », qui permet le repérage par les pairs des jeunes qui ne vont pas bien dans l’enseignement supérieur.