Euthanasie : Film d’Ozon, consultation citoyenne… La fin de vie, un sujet incontournable de la campagne présidentielle ?

SOCIETE Alors que sort ce mercredi « Tout s’est bien passé », sur le suicide assisté d’un père en Suisse, les défenseurs de la loi sur la fin de vie choisie espèrent que le sujet s’imposera rapidement… ou s’invitera dans la campagne

Oihana Gabriel
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Dans Tout s'est bien passé, de François Ozon, André Dussolier campe un père tyrannique et malade, qui demande le suicide assisté et doit pour cela être accompagné par ses filles en Suisse.
Dans Tout s'est bien passé, de François Ozon, André Dussolier campe un père tyrannique et malade, qui demande le suicide assisté et doit pour cela être accompagné par ses filles en Suisse. — Carole BETHUEL/Mandarin Production/Foz
  • Le film de François Ozon Tout s’est bien passé, qui sort ce mercredi, s’inspire du récit autobiographique d’Emmanuelle Bernheim. Il suit le chemin douloureux d’une famille qui accompagne un père très diminué dans son choix du suicide assisté.
  • Une nouvelle occasion de sensibiliser l’opinion publique, et peut-être les politiques, sur ce sujet intime de la fin de vie.
  • Après une proposition de loi bloquée à l’Assemblée par une poignée de députés, certains défenseurs d’une loi sur le suicide assisté espèrent que le texte pourra revenir avant la fin de la mandature. Sans quoi il sera certainement un des sujets de la campagne électorale.

« Quand j’ai vu Tout s’est bien passé, j’ai pensé aux films d’avant 1975 qui expliquaient les difficultés des femmes françaises qui ne pouvaient pas avorter en France. Arrêtons de reporter cette loi sur le suicide assisté ! », s’agace Olivier Falorni, député (Libertés et territoires) de Charente-Maritime, qui portait en avril  la proposition de loi sur la fin de vie libre et choisie. Un texte, proposé lors d’une niche parlementaire, qui n’a pu être discuté et voté avant minuit, après qu ’une poignée de députés a déposé 3.000 amendements. Depuis, les tribunes se succèdent pour que le texte revienne à l’agenda… sans succès.

Alors que le film de François Ozon sort ce mercredi au cinéma, avec notamment  André Dussolier et Sophie Marceau au casting, les défenseurs du suicide assisté espèrent qu’il sera un argument de plus pour légiférer sur cette question intime.

« Et comment ils font, les pauvres ? »

Le film s’inspire d’une histoire vraie, celle d’Emmanuèle Bernheim, qui a raconté les derniers mois de la vie de son père dans son livre éponyme. Après un AVC, son père, campé par André Dussolier, demande à mourir… C’est donc en Suisse qu’il sera accompagné par ses filles. « C’est un film français, très bien joué, avec des acteurs et un metteur en scène pas favorables à cette question au départ, et qui s’aperçoivent pendant le tournage que la fin de vie choisie doit être légalisée, souligne Philippe Lohéac, délégué général de l' Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD). Mais il ne relance pas le débat, puisque la question n’a jamais quitté l’actualité ! Le 7 septembre, le film britannique Supernova l’abordait, en mars, l’Espagne a légalisé l’euthanasie… Ce film est une pierre supplémentaire. »

Un avis partagé par le député Olivier Falorni. « Il ne se passe pas une semaine sans que cette question, malheureusement par des situations plus ou moins médiatisées, ne revienne sur le devant de la scène. Ça passe par des interventions de personnalités, notamment Françoise Hardy, le fils de Guy Bedos, Line Renaud… La création culturelle et les films contribuent à montrer la réalité de la fin de vie en France avec ses injustices, ses situations d’une cruauté absolue, l’obligation de l’exil, l’iniquité sociale. A un moment du film, André Dussolier dit : « Et comment ils font, les pauvres ? » Sophie Marceau, qui joue sa fille, répond : « ils meurent à petit feu en France ». Et André Dussolier de rajouter : « Ah les pauvres ! ». Je pense que ce film va contribuer à rendre encore plus forte la demande faite par l’opinion publique d’une loi. »

Une convention citoyenne sur la fin de vie ?

Si les sondages montrent en effet que les Français souhaitent que la loi change, le gouvernement s’est montré prudent sur cette question. En 2017, le candidat Macron s’était bien gardé de promettre quoi que ce soit. Mais interrogé sur son cas personnel, il avait assuré : « Je souhaite choisir ma fin de vie. » Une petite phrase qui reste en travers de la gorge des pro- euthanasie.

Mais Olivier Falorni en est convaincu : il est encore possible que son texte, soutenu par 300 députés de tous bords, soit adopté avant la fin de cette mandature. Comment ? « Si le texte n’a pas pu être voté, c’est uniquement à cause du manque de temps et non d’un manque de soutien, puisque l’article 1, fondateur, a été voté. La proposition de loi est suspendue, mais peut être reprise à tout moment. Il suffit qu’elle soit réinscrite à l’ordre du jour. » S’il est peu probable que le gouvernement change subitement d’avis, Olivier Falorni espère que les députés LREM sauront peser en sa faveur. « En décembre prochain, LREM dispose d’une semaine pour l’inscrire dans son temps d’initiative parlementaire. Les députés sont des gens majeurs et vaccinés, c’est le cas de le dire ! Malgré la frilosité du gouvernement, 85 % d’entre eux ont voté l’article 1. »

Une écrasante majorité de Français favorables

Dans une interview au Monde, le 7 septembre, Gabriel Attal a annoncé que le gouvernement envisageait de créer une Convention citoyenne sur la fin de vie. Une main tendue ? « Quand j’ai lu ses propos, ça m’a rappelé la phrase de Georges Clemenceau : "Quand on veut enterrer un problème, on crée une commission", ironise Olivier Falorni. C’est une manœuvre de diversion qui n’est vraiment pas à la hauteur des enjeux. » « Au lieu d’avancer, le débat va stagner, s’agace Philippe Dohéac. On sait que 89 % des Français souhaitent l’autorisation du suicide assisté pour des personnes souffrant de maladies insupportables et incurables. En avril, les députés ont dit qu’ils étaient majoritairement favorables. C’était la première fois. Et au Sénat, plutôt conservateur, on avait 17 voix d’écart. »

Par ailleurs, il y a déjà eu 18 avis et rapports sur le sujet… dont une Convention citoyenne en 2013, qui avait conclu à la nécessité de légiférer sur l’aide active à mourir. Le Conseil économique social et environnemental (CESE), également sollicité, avait fait la même réponse en 2018. « On demande au gouvernement d’être passif, de laisser le Parlement légiférer, tempête Philippe Lohéac. Pas de dépenser des milliers d’euros dans une énième consultation ! ».

Un sujet inéluctable de la campagne ?

Si le gouvernement évite donc le sujet, il devrait s’imposer rapidement dans la course à l’Elysée. Interrogé sur France Inter sur cette éventualité, le réalisateur François Ozon répond : « C’est un sujet dont on a un peu peur. J’espère que les gens vont en parler, parce qu’il y a une forme d’injustice de voir comment ça se passe aujourd’hui. »

Emmanuel Macron, lui, reste pour l’heure bien silencieux sur la question. On sait que Jean-Luc Mélenchon et Anne Hidalgo sont de grands défenseurs du suicide assisté. La maire de Paris a d’ailleurs évoqué le droit de mourir dans la dignité dès son annonce de candidature. Les deux candidats finalistes des Verts, Yannick Jadot et Sandrine Rousseau, y sont également favorables. Les autres partis devraient être moins enthousiastes… « Si le texte n’est pas voté, LE sujet de société de la campagne présidentielle, ce sera l’aide active à mourir, avance Philippe Lohéac. Le mariage pour tous, c’est fait, la PMA pour toutes​ aussi. Les films sur la fin de vie, ce n’est qu’un préambule. »