Coronavirus en Guadeloupe : « Inédit », « médecine de catastrophe », les soignants face aux ravages du variant delta

EPIDEMIE Alors que de nouveaux renforts doivent atterrir vendredi en Guadeloupe, trois soignants ont témoigné auprès de « 20 Minutes » de leur lutte contre une vague de Covid-19 catastrophique

Oihana Gabriel et Sélène Agapé
Au CHU de Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, les soignants doivent faire face à un afflux important de patients Covid.
Au CHU de Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, les soignants doivent faire face à un afflux important de patients Covid. — MOREL/SIMAX/SIPA
  • La métropole a annoncé que de nouveaux renforts et de nouveaux transferts sont prévus dans les prochains jours pour la Guadeloupe.
  • Signe que la situation sanitaire se dégrade dans cette île française en prise avec une déferlante de Covid-19 d’une brutalité sans précédent.
  • Yvan, infirmier libéral, Karim, infirmier normand venu en renfort au CHU de Pointe-à-Pitre et Tania, qui s’occupe de la chambre froide du CHU, dévoilent leur quotidien bouleversé depuis deux semaines.

« Seize morts en un week-end pour 400.000 habitants, c’est inédit… et dramatique », souffle Yvan, infirmier libéral en Guadeloupe. Depuis deux semaines, la région d’Outre-Mer subit une vague de Covid-19 d’une extrême violence. Si la métropole a envoyé des renforts, et annonce de nouveaux moyens humains et matériels pour les prochains jours, les soignants sur place décrivent un système de santé noyé sous la vague Delta.

« Mon téléphone sonne cent fois par jour »

« J’exerce depuis onze ans ici et je n’ai jamais connu ça, se lamente Yvan. Aujourd’hui, tous mes patients sont positifs au Covid-19. Aucun n’est vacciné. » Lui l’est, dit avoir toujours respecté les gestes barrières… et jamais attrapé le Covid-19. Ce qui le menace davantage, c’est le burn-out… « Je ne peux plus assurer la totalité des soins car mon téléphone sonne cent fois par jour, regrette-t-il. J’ai eu des décès évitables, c’est très dur. Les conditions de soin ne sont plus les mêmes. On a modifié la barre de gravité. Car aujourd’hui, les hôpitaux sont saturés. »

Pourtant, Yvan, qui suit des patients cancéreux et très âgés, est habitué aux derniers soupirs. « D’habitude, j’encaisse bien les fins de vie. Mais là, ça a été trop brutal. J’ai entendu des jeunes de 25 ans me dire : « je me suis vu mourir ». »

Comment explique-t-il cette brutale déferlante ? Le  taux de vaccination faible joue, mais pas seulement. « Jusqu’ici, on n’a jamais eu de vraie vague de Covid, donc on n’a pas d’immunité collective. Le variant delta est hyper contagieux, virulent, avec des symptômes lourds, qui nécessitent d’être vu à l’hôpital… En plus, ici on a énormément de personnes en surpoids, deux fois plus de diabétiques que dans la métropole, le Covid se baigne là-dedans ! Bref, on avait tout pour que ça explose ! Ce qui m’attriste le plus, c’est qu’on aurait pu anticiper. »

Or, pour lui, malgré les aides venues de métropole, la pénurie de matériel se poursuit. « On manque d’oxygène pour les patients, mais aussi de matériel pour les soignants. J’ai réussi à trouver par miracle des gants dans une épicerie au fin fond de la campagne ! Beaucoup de collègues sont contaminés. » Et l’une d’entre elles est décédée du Covid-19. « Envoyer 250 volontaires, c’est bien, mais on a 1.000 cas de Covid par jour… »

« On parle de médecine de catastrophe, je confirme »

Karim Mameri, infirmier et cadre de santé dans un hôpital de Normandie, fait justement partie des renforts arrivés mardi 10 août au CHU de Pointe-à-Pitre. Celui qui coordonne les volontaires ne cache pas son choc. Actuellement, les patients de plus de 50 ans ne sont pas envoyés en réanimation. « Mais si des places se libèrent, ce seuil sera réajusté, nuance-t-il. Mercredi matin, on avait 31 patients aux urgences Covid, 15 aux urgences non-Covid. Et cinq lits libres. Alors si l’hospitalisation est nécessaire pour beaucoup, il faut faire un choix. » Un tri difficile à vivre. « Des choix dramatiques, qu’on n’a jamais vécus, reprend Karim Mameri. On parle de médecine de catastrophe, je confirme. » Lui a accepté de prolonger d’une semaine sa mission. Et salue l’arrivée d’une dizaine de psychiatres et psychologues venus soutenir les patients, mais également les soignants.

Autre preuve du marasme à l’hôpital : la place manque dans la chambre froide et à la morgue. « Habituellement, nous avons trois ou quatre décès hospitaliers par jour, souligne Tania Foucan, médecin légiste et hygiéniste au CHU de Pointe-à-Pitre. Actuellement, c’est 15 à 16 décès. » Pour pouvoir garder les corps, l’hôpital a reçu un énorme container, placé sur le parking. « C’est extrêmement fatigant physiquement et moralement, reprend-elle. Il faut à la fois transformer les services en unité Covid, former les soignants et recevoir les patients. Tous les jours, nous devons faire des allers-retours incessants entre les services, la morgue, le container et l’accueil des pompes funèbres. »

« C’est une catastrophe humanitaire silencieuse et invisible »

Mais cette vision concrète de la crise sanitaire n’est pas partagée par tous. En effet, des vidéos circulent sur les réseaux sociaux niant le problème. Et sur des groupes facebook, certains s’interrogent : faut-il croire les images de couloirs remplis de brancards ou de salles d’attente vides ? « Quand on rentre dans cet hôpital, il n’y a pas d’agitation, reconnaît Karim Mameri. C’est très troublant, c’est une catastrophe humanitaire silencieuse et invisible, résume Karim Mameri. On ne voit pas dans les rues des personnes en détresse respiratoire. Les plages sont ouvertes. Pour nous soignants, c’est compliqué ce décalage entre dehors, une île paradisiaque et un l’hôpital où l'on ne peut pas forcément soigner un patient de 60 ans. » Lui regrette qu’une « une poignée d’excentriques » répandent des rumeurs à mille lieues de la réalité.

Les autorités ont d’ailleurs bien identifié le problème. La région organisait mercredi de 16h à 18h une conférence ouverte à tous les Guadeloupéens pour parler de l’épidémie et de la vaccination.


« Nous constatons qu’il y a beaucoup de fausses informations qui sont diffusées dans l’opinion, notamment via les réseaux sociaux, justifie la région dans un communiqué. Nous avons donc décidé de faire un exercice d’information et de transparence en répondant directement aux questions que se posent les Guadeloupéens. » Il n’y a pas que sur les réseaux sociaux que les doutes persistent… « Certains nient toujours la réalité de la situation, confirme Tania Foucan. Des soignants se font hurler dessus par des familles de décédés qui disent que ça ne peut pas être le Covid ! » Karim Mameri préfère garder en mémoire cette patiente de 75 ans, en colère contre cette désinformation et qui m’a dit « merci et courage. Ça donne du carburant… et beaucoup d’émotion. »