Vaccination : « Non, les bases de pharmacovigilance ne permettent pas de connaître le nombre de décès dus à l’injection »

INTERVIEW Francesco Salvo, coordinateur de l’enquête de sécurité sur le vaccin Pfizer en France, explique à « 20 Minutes » pourquoi les décès rapportés dans les bases de pharmacovigilance ne sont pas nécessairement dus à la vaccination

Propos recueillis par Tom Hollmann
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Dans un centre de vaccination, à Paris, le 9 juillet 2021.
Dans un centre de vaccination, à Paris, le 9 juillet 2021. — Isa Harsin
  • Les réseaux antivax ne cessent d’utiliser les bases de pharmacovigilance et les décès qu’elles rapportent après injection pour convaincre des dangers de la vaccination contre le Covid-19.
  • Une utilisation qui n’a pas lieu d’être, comme l’explique à la rubrique « Fake off » de 20 Minutes Francesco Salvo, coordinateur de l’enquête de sécurité sur le vaccin Pfizer en France.

« Regardez ça, déjà presque 19.000 morts des vaccins en Europe et les chiffres sont sous reportés », s'alarme un internaute auprès de ses quelque 18.000 abonnés sur Twitter. Depuis le début de la vaccination contre le Covid-19 en France et dans le monde, ce genre de déclarations alarmistes essaiment sur les réseaux sociaux et les rassemblements antivax. Elles s’appuient toutes sur les chiffres rapportés dans les bases de pharmacovigilance, qu’elles soient française, européenne ou américaine, et sont très souvent un argument de poids dans le discours des désinformateurs notoires et autres chercheurs peu scrupuleux.

Encore récemment, la photographie d’un flyer clamant faire « le bilan de la vaccination Covid en Europe » inondait le Web et indiquait que la vaccination (tous vaccins confondus) avait provoqué plus de 17.000 décès sur le continent (mince, ce n’était pas censé être 19.000 ?). Des affirmations hasardeuses qui résultent d’une profonde méconnaissance des bases de pharmacovigilance et de leur utilité.

Ce prétendu bilan de la vaccination Covid en Europe fait une mauvaise interprétation des chiffres de la pharmacovigilance européenne (Capture d'écran)
Ce prétendu bilan de la vaccination Covid en Europe fait une mauvaise interprétation des chiffres de la pharmacovigilance européenne (Capture d'écran) - T.H.

Alors, afin de comprendre comment fonctionne ces fameuses bases, et comment travaille un pharmacologue, la rubrique « Fake off » de 20 Minutes a interrogé Francesco Salvo, codirecteur du centre de pharmacovigilance de Bordeaux et coordinateur de l’enquête de sécurité sur le vaccin Pfizer en France.

Quel est l’intérêt d’une base de pharmacovigilance ?

Pour être précis, on parle de base de notification spontanée. Elles permettent aux professionnels de santé – qu’ils soient médecins ou pharmacologues - et aux patients de notifier un effet indésirable potentiellement lié à la prise d’un médicament, en l’occurrence ici d’un vaccin contre le Covid-19. Ce système de surveillance en temps réel intervient après une autorisation de mise sur le marché et permet de dégager des effets indésirables rares qui ne peuvent pas être repérés lors des essais cliniques menés par les laboratoires pharmaceutiques, lesquels les ont forcément réalisés sur un échantillon de population moins important.

C’est notamment grâce aux bases de pharmacovigilance et aux effets indésirables qui vont y être rapportés qu’une autorisation de mise sur le marché peut être retirée. C’est aussi grâce à elles que de nouveaux effets indésirables peuvent être repérés, tels que les cas de thrombose atypiques du vaccin d’Astra Zeneca, permettant ainsi d’établir de nouvelles recommandations vaccinales (réserver le vaccin aux personnes de plus de 55 ans), et d’inscrire telle ou telle réaction comme un effet indésirable.

On lit dans votre dernier rapport sur le vaccin Pfizer​ que 761 décès ont été rapportés en France depuis le début de sa distribution. Peut-on affirmer que ces décès ont été causés par l’injection ?

Absolument pas ! Les décès rapportés dans cette base sont des décès survenus après une vaccination et qui nécessitent, d’après les professionnels de santé, une analyse détaillée. Le but de nos bases n’est pas d’être exhaustives, mais de créer des alertes de sécurité. Notre travail consiste à analyser ces décès au cas par cas, à dégager des traits communs, puis à tirer la sonnette d’alarme auprès des autorités de santé pour qu’elles prennent les décisions nécessaires et dressent de nouvelles recommandations.

Pour l’instant, rien ne nous permet d’affirmer que des décès ont été causés par le vaccin Pfizer en France, mis à part chez des personnes âgées et fragiles, que nous vaccinions en tout début de campagne (dans les Ehpad par exemple), et qui sont décédées dans un contexte de syndromes grippaux pouvant être causés par le vaccin.

Aujourd’hui, les données qui nous remontent sont très rassurantes, et le nombre de décès rapportés est non seulement bien inférieur à celui qui pourrait être attendu, mais il n’est surtout absolument pas inquiétant au regard du très grand nombre de personnes vaccinées jusqu’ici.

Comment enquêtez-vous pour lier, ou non, un effet indésirable ou un décès à la vaccination ?

La première chose, c’est de savoir si des éléments factuels nous permettent d’établir un lien de causalité. Nous allons donc à la recherche de symptômes et d’effets indésirables connus. Si un patient nous indique qu’il a mal au bras ou qu’il ressent des symptômes grippaux dans les deux jours suivant l’injection, nous pouvons facilement lier ces effets à la vaccination, par exemple. Nous nous renseignons ensuite sur les antécédents médicaux du patient, ses comorbidités et les maladies concomitantes qui pourraient causer sa mort.

Ce n’est qu’une fois le contexte établi que nous pouvons commencer à tirer des conclusions, et ce n’est pas si simple. Imaginons qu’une personne décède subitement quinze minutes après l’injection d’un vaccin. Cela peut paraître dû au vaccin, mais en réalité, il n’a pas encore eu le temps de faire effet, et se situe toujours plus ou moins dans le bras du patient. Il n’y a donc que très peu de chances que le décès soit dû à la vaccination. Pour ce type de cas, nous cherchons des signes d’une réaction allergique sévère et instantanée, comme une chute de la tension artérielle ou des difficultés respiratoires. Ce n’est qu’une fois que tout le reste est exclu que l’on peut affirmer qu’un médicament ou un vaccin a causé la mort d’un patient.