Coronavirus : Comment la Tunisie s’est-elle retrouvée dépassée par sa première grosse vague de contamination ?

EPIDEMIE Le secteur public de la santé tunisien n’est pas en mesure de gérer la recrudescence des cas de Covid

Marie De Fournas
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Coronavirus: La Tunisie face à un «tsunami» épidémique — 20 Minutes
  • Jusque-là habituée à gérer des petites vagues de coronavirus, la Tunisie doit pour la première fois depuis le début de la pandémie affronter un pic des contaminations liées au variant Delta.
  • La catastrophe sanitaire dans laquelle est plongé le pays est imputée par les experts à un manque d’anticipation du gouvernement, mais surtout un manque de moyens du secteur public de la santé  mal en point depuis des années.
  • La situation semble cependant bouger ces derniers jours grâce notamment à la mobilisation de la diaspora tunisienne, des associations et de l’aide internationale.

Depuis début juillet, la Tunisie est complètement dépassée par l’explosion des cas de coronavirus. « La situation est dramatique. Dans certaines villes, on a des taux de contamination qui n’ont jamais été atteints en Europe et qui sont en plus, probablement faussés parce que trop peu de gens sont testés », explique le docteur Alexandre Mbazaa, chef du département d’anesthésie-réanimation à l’AP-HP et cofondateur de l’association CoviDar qui vient en aide aux malades du Covid-19 en Tunisie.

Les hôpitaux publics sont débordés et manquent autant de moyens que de personnels. « Le chef des urgences de l’hôpital de Sousse (nord-est du pays) me dit que tous les jours, le personnel soignant attend avec impatience l’arrivée du camion qui livre l’oxygène », rapporte Alexandre Mbazaa. Enlisé dans cette crise sanitaire, l’Etat tunisien a été contraint de faire appel à la solidarité nationale. Une première pour ce pays qui avait jusqu’alors été épargné par la crise du coronavirus, n’affrontant que de petites vaguelettes, rapidement endiguées par la fermeture des frontières. Si la plupart des contaminations actuelles sont liées au très contagieux variant Delta, la crise sanitaire du pays ne peut lui être entièrement imputée.

« Le secteur public de la santé est dans un état lamentable »

« Contrairement à ce que l’on peut entendre, cette situation n’est pas liée à la révolution tunisienne de 2011. Les hôpitaux de Tunisie, pays avec une administration forte, étaient déjà en souffrance bien avant le Covid ou la révolution, soutient Aude-Annabelle Canesse, conseillère en politiques publiques, spécialisée dans les pays du Maghreb, avec un focus sur la Tunisie. Ça fait très longtemps que le secteur public de la santé est dans un état lamentable. L’épidémie a mis en lumière les problèmes existants, ainsi que le manque d’anticipation politique, une année après l’apparition du virus. » Ainsi, la semaine dernière, seulement 5 % de la population était complètement vaccinée, alors que les experts de la santé évoquent une couverture vaccinale de 80 % de la population pour éviter une vague liée au variant Delta.

Mais pour l’autrice de l’ouvrage Les politiques de développement en Tunisie : de la participation et de la gouvernance sous l’ère Ben Ali, la Tunisie joue aussi de malchance. « Comme en 2011 avec les répercussions de la crise internationale, le pays doit à nouveau faire face à des facteurs extérieurs (ici le Covid) dans un contexte de fragilité économique et politique », explique l’experte tout en reconnaissant que ces dix dernières années, « le secteur de la santé n’a pas été dans les priorités du gouvernement ».

Les associations mobilisées

Face à cette situation, les associations se mobilisent. Créée en décembre dernier, CoviDar coordonne et offre des soins aux Tunisiens malades du covid à domicile afin de décongestionner les hôpitaux du pays. « On est déjà venu en aide à plus de 2.600 malades et on a permis à 98 % d’entre eux de se faire soigner chez eux », rapporte Alexandre Mbazaa, dont l’association couvre désormais huit régions du pays.

Par ailleurs, plusieurs associations de la diaspora tunisienne en France se sont associées et ont lancé des campagnes de collecte de dons. « Nous avons déjà collecté près de 96.000 euros. Avec cet argent nous venons d’acheter du matériel médical pour monter des hôpitaux de campagne dans des régions sinistrées de Tunisie ou les infrastructures souffrent beaucoup déjà. Ces équipements lourds et légers seront acheminés dès demain », rapporte Chahira Mehouachi, vice-présidente du collectif d’associations ATUGE. Ces derniers collaborent avec l’ambassade de Tunisie en France qui a de son côté exhorté les Tunisiens résidents en France à faire « des dons en nature – équipement et matériel médical et paramédical – ou sous forme pécuniaire ».

La campagne vaccinale enfin lancée

Si la situation bouge en Tunisie ces derniers jours, c’est aussi grâce à l’aide internationale. « Les vaccins arrivent. Hier la Tunisie en a reçu 300.000 de la France, rapporte Alexandre Mbazaa. Le gouvernement tunisien a mis en place des vaccinodromes et mis sur pied des équipes mobiles capables d’aller vacciner les habitants de villages reculés. » Selon les derniers chiffres publiés ce lundi, 8 % de la population était vaccinée. « C’est la seule solution qui permettra de sortir de la crise et à long terme d’éviter que des clusters ne se reforment », insiste le chef du département d’anesthésie-réanimation à l’AP-HP.

Cependant, l’aide internationale a son revers de médaille pour Aude-Annabelle Canesse, qui pointe un risque géopolitique. « Nombreux sont les pays à se précipiter pour venir en aide à la Tunisie, mais ce n’est jamais désintéressé car c’est un pays géographiquement stratégique. Il y a un risque d’ingérence future qui pourrait créer des clivages et une déstabilisation du pays. » Cette aide récente a pour l’heure permis aux autorités d’ouvrir la vaccination à tous les adultes en Tunisie ces mardi et mercredi, jours de fête religieuse.