Allocution d'Emmanuel Macron : Est-ce que l’obligation vaccinale risque de braquer et faire fuir certains soignants ?

VACCINATION Olivier Véran a annoncé qu'à partir du 15 septembre, les soignants et personnels des hôpitaux non vaccinés ne toucheraient plus leur salaire

Oihana Gabriel
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Olivier Veran en visite à l'hôpital de Brignoles dans le sud de la France.
Olivier Veran en visite à l'hôpital de Brignoles dans le sud de la France. — CHAMUSSY/SIPA
  • Emmanuel Macron a annoncé ce lundi, après une semaine de débats, une obligation vaccinale pour les soignants et professionnels hospitaliers du public comme du privé à partir du 15 septembre. 
  • Si globalement, les soignants sont bien vaccinés, il y a une grosse différence entre les médecins, très vaccinés et les aides-soignants en Ehpad. 
  • Or, cette obligation nouvelle pourrait nourrir encore la colère des paramédicaux, déjà épuisés, voire les encourager à se reconvertir. 

Il faudra donc montrer patte blanche. Enfin plutôt preuve de vaccination valide. Emmanuel Macron a annoncé ce lundi soir que tous les soignants devront obligatoirement être vaccinés contre le Covid-19 avant le 15 septembre. Un pari osé ? Alors, qu’il y a un an, ils défilaient sur les Champs-Elysées pour le 14 juillet et qu’ils attendent toujours de la reconnaissance pour les mois de mobilisation contre la pandémie, présenter aujourd’hui nos soignants non vaccinés comme responsables d’une quatrième vague ne risque-t-il pas de les crisper ?

« En termes de communication, on est en train de stigmatiser les soignants en faisant croire qu’un sur deux n’est pas vacciné, tacle Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat national des professionnels infirmiers. C’est faux. Et cette communication ravit les sphères complotistes : "regardez, si même les soignants ne se vaccinent pas, c’est qu’on avait raison". C’est contre productif. »

« Comme si la profession devenait le coupable idéal »

D’autant que personne ne connaît précisément ces chiffres. Et surtout combien, parmi les non vaccinés, sont immunisés car ils sont nombreux à avoir été infectés par le Covid-19. Pour Thierry Amouroux, imposer c’est risquer de briser l’effet d’entraînement. « Cela va être compliqué d’utiliser l’argument d’exemplarité pour convaincre demain, car on nous répondra : "vous n’aviez pas le choix".» Reste qu’avec l’élargissement du pass sanitaire à énormément d’activités quotidiennes, le Français auront sans doute une autre motivation.

« Tout le monde pense qu’il faut que les soignants se vaccinent, mais la question c’est la méthode, pas la finalité, renchérit Olivier Milleron, cardiologue à l’hôpital Bichat et membre du Collectif Inter-Hôpitaux (CIH). L’obligation est vécue comme si la profession devenait le coupable idéal. »

Patrick Chamboredon, président de l' Ordre national des infirmiers, salue au contraire un élargissement bienvenu. « Ces décisions vont dans le bon sens. Le fait de ne pas avoir restreint cette obligation vaccinale aux seuls soignants est une bonne chose pour freiner plus efficacement le rebond épidémique, et constitue certainement un premier pas vers l’élargissement de l’obligation vaccinale que l’Ordre National des Infirmiers appelle de ses vœux. »

Des départs à venir dans l’hôpital public ?

Autre point d’interrogation : cette obligation ne risque-t-elle pas à pousser certains soignants à démissionner, alors que la France aura cruellement besoin d’eux cet été et plus encore en cas de nouvelle vague ? Olivier Véran a certes fait un tour de table des Ordres et Fédérations de soignants mercredi dernier et obtenu un accord sur l’obligation vaccinale. « Mais on n’a pas été consulté sur la question, regrette Guillaume Gontard, président de la Fédération nationale des associations d'aides-soignants (Fnaas). On fait que de nous répéter qu’on est les moins bien vaccinés, ça aurait été une bonne idée de prendre en compte notre avis ! Cela aurait permis d’exprimer des désaccords et inquiétudes. C’est le grand problème de la gestion de cette crise : on est exclus sur tout ce qui est stratégie, alors qu’on voit les patients 24h sur 24. »

Toutefois, pour la majorité des personnes interrogées, le risque de voir des démissions en masse reste limité. « J’ai l’intime conviction qu’ils se vaccineront, rassure Jean-Marcel Mourgues, vice-président de l’Ordre des médecins. Beaucoup ne sont pas des antivax, mais dans l’attente. » Même nuance du côté de Thierry Amouroux, infirmier. « Quand on voit ce qui s’est passé dans les autres régions qui ont imposé l’obligation vaccinale pour les soignants, c’est 80 mises à pied en Israël, 16 en Italie et 153 au Texas. C’est donc très minoritaire. »

Déjà des départs de l’hôpital public

Selon lui, le vrai danger est ailleurs. « Je ne pense pas que les gens démissionneront à cause d’une obligation vaccinale, mais parce qu’ils sont éreintés par les conditions de travail, nuance-t-il. Il y avait déjà eu une vague de départs l’été dernier : on est passé de 7.500 postes infirmiers vacants en juin 2020 à 35.000 septembre 2020. »

En effet, depuis des années, bien avant le Covid-19, les hospitaliers disent leur ras-le-bol de conditions de travail dégradées. « On est déjà dans une situation très difficile avec des lits qui ferment par manque de personnel, ajoute Olivier Milleron. Il ne faut pas que cette obligation soit la goutte qui fait déborder le vase. »

Le découragement et l’épuisement ont augmenté après ces mois de lutte contre la pandémie. « Les infirmières et aides-soignantes sont réaffectées dans un service en cas d’absence et rappelées sur leurs jours de congé, souligne Maud Gelly, sociologue qui a travaillé sur le rapport des professionnels d’un hôpital du Grand-Est à la vaccination. Les personnels qui ont le moins de maîtrise sur leurs conditions de travail verraient peut-être l’obligation vaccinale comme une ultime dépossession de leur capacité de décision. » D’autant que certains hôpitaux ont gelé les mobilités et disponibilités… jusqu’au 1er juin 2021.

Qui et quelles sanctions ?

L’obligation vaccinale est imposée non seulement aux soignants du public comme du privé, libéraux également, personnels des centres pour personnes handicapées, mais également aux personnels hospitaliers non soignants (femmes de ménage, agents d’accueil..), professionnels et bénévoles accompagnant des personnes fragiles, y compris à domicile.

a précisé dès ce lundi soir qu’à partir du 15 septembre, celles et ceux qui n’auront pas été vaccinés « ne seront plus payés ». Plus précisément, ils verront leur contrat de travail suspendu pendant quatre à six semaines, a précisé Elisabeth Borne, ministre du Travail. Environ 1,5 million de personnes seraient concernées.

La question de la vérification reste entière : aujourd’hui, les soignants doivent être à jour de leurs rappels sur la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite (DTP) et vaccinés contre l’hépatite B. « Mais les contrôles sont rares, c’est bien de rendre obligatoire mais il faut un suivi », nuance Guillaume Gontard, président de la ​